De l'ONUC à la MONUSCO : le vertige d'une souveraineté sous-traitée face au bégaiement de l'histoire

Le retrait progressif de la MONUSCO réveille le spectre du départ de l'ONUC en 1964. Au-delà des décennies et des contextes géopolitiques distincts, la comparaison de ces deux missions onusiennes révèle l'éternel défi de la République Démocratique du Congo : l'impossibilité de déléguer la construction de son appareil sécuritaire à la communauté internationale.
L’histoire de la République Démocratique du Congo semble parfois s’écrire à l’encre sympathique, où les mêmes motifs, effacés par le temps, finissent toujours par réapparaître sous la chaleur des crises. Alors que la Mission de l'Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en RD Congo (MONUSCO) a entamé son retrait progressif, avec la fermeture médiatisée de plusieurs de ses bases au Sud-Kivu, une sensation de déjà-vu s’empare de la conscience historique congolaise. Ce crépuscule d’une mission longue de plus de deux décennies fait inévitablement écho à un autre départ, plus lointain mais tout aussi lourd de conséquences : celui de l’Opération des Nations Unies au Congo (ONUC) en 1964.
Mettre en regard ces deux moments charnières ne relève pas d'un simple exercice de nostalgie académique. Il ne s'agit pas de forcer une analogie parfaite – les époques, les mandats et la nature des conflits diffèrent substantiellement. L’ONUC fut une mission fulgurante, déployée dans l'urgence de la Guerre froide et de la décolonisation, tandis que la MONUSCO est le fruit d’un enlisement post-Guerre froide, embourbée dans les méandres des guerres asymétriques et de la prédation économique régionale. Pourtant, le rapprochement de ces deux séquences révèle une vérité structurelle têtue sur la nature de l’État congolais et son rapport ambigu à la communauté internationale. Il met en lumière le mythe persistant d'une sécurité nationale qui pourrait être sous-traitée, et le vertige qui saisit la nation lorsque le parapluie international se referme.
Pour comprendre ce miroir historique, il convient de remonter au péché originel de notre indépendance. En juillet 1960, quelques jours seulement après l'émancipation du pays, la mutinerie de la Force publique et la sécession de la riche province du Katanga, soutenue par les intérêts belges, plongent la jeune république dans le chaos. Le Premier ministre Patrice Lumumba et le Président Joseph Kasa-Vubu font alors appel aux Nations Unies. L'ONUC est déployée avec une rapidité impensable aujourd'hui. Elle sera la première véritable épreuve de force du maintien de la paix onusien. Cependant, l’espoir initial cède rapidement la place à la désillusion. La neutralité de l'ONU, perçue par Lumumba comme une complicité objective avec les sécessionnistes, finit par crisper les relations. L'ONUC se retrouve prise en étau dans une crise institutionnelle congolaise doublée d'un affrontement Est-Ouest. Elle réussira, au prix du sang – dont celui de son Secrétaire général Dag Hammarskjöld –, à mettre fin à la sécession katangaise, mais échouera à protéger Lumumba.
Quatre décennies plus tard, à l'aube du nouveau millénaire, l'histoire balbutie. Au sortir de la deuxième guerre du Congo, souvent qualifiée de "première guerre mondiale africaine", l'ONU revient. La MONUC (devenue MONUSCO en 2010) s'installe pour accompagner la transition politique, sécuriser les élections et neutraliser les groupes armés dans l'Est. Comme en 1960, le recours à l'ONU est apparu comme l'ultime bouée de sauvetage d'un État dont les attributs régaliens s'étaient effondrés. Et comme en 1960, le soulagement des premiers jours s'est métamorphosé en une longue amertume.
Ce que le parallèle entre l'ONUC et la MONUSCO révèle en premier lieu, c'est l'ambiguïté fondamentale du mandat onusien face à la réalité d'un État aux frontières poreuses. Les Casques bleus, qu'ils soient suédois et irlandais dans les années 60, ou pakistanais et sud-africains dans les années 2010, arrivent avec des doctrines de maintien de la paix élaborées dans les bureaux new-yorkais. Or, au Congo, il y a rarement eu une paix à "maintenir". Il s'agit plutôt d'imposer l'autorité de l'État face à des forces centrifuges, souvent soutenues par des pays voisins (hier la Belgique ou la Rhodésie, aujourd'hui le Rwanda ou l'Ouganda).
La MONUSCO a souffert du même syndrome d'impuissance structurelle que son ancêtre. Malgré un budget colossal et le déploiement, en 2013, d'une Brigade d'intervention dotée d'un mandat offensif exceptionnel, la mission s'est globalement heurtée à la mobilité et à la fluidité des milices locales et des rébellions soutenues de l'extérieur, comme le M23. L'image de blindés de l'ONU patrouillant pacifiquement à quelques kilomètres de villages où des civils se font massacrer a cristallisé un ressentiment populaire féroce, rappelant la frustration des nationalistes congolais des années 60 face à la paralysie de l'ONUC.
Ensuite, ce rapprochement met en exergue l'effet pervers de l'assistance internationale prolongée sur la construction de l'État. C'est ce que les politologues appellent parfois le piège de la "souveraineté déléguée". La présence massive de la MONUSCO a, durant de nombreuses années, agi comme une béquille pour les gouvernements successifs à Kinshasa. Elle a fourni une excuse commode pour justifier les lenteurs de la Réforme du Secteur de Sécurité (RSS). Pourquoi investir massivement dans la formation, l'équipement et le maillage territorial d'une armée nationale professionnelle quand une force internationale sert de force d'interposition de facto ?
L'ONUC avait eu un effet similaire, bien que sur une période plus courte. Son départ en juin 1964 a laissé un vide sécuritaire béant. Presque immédiatement, le pays a été ravagé par les rébellions mulelistes et Simba qui ont failli emporter le gouvernement central, nécessitant une nouvelle intervention étrangère (l'opération Dragon Rouge sur Stanleyville) et pavant ultimement la voie au coup d'État du général Mobutu en 1965, perçu alors comme le seul capable de restaurer l'ordre par une main de fer.
Aujourd'hui, alors que la MONUSCO plie bagage, le spectre de 1964 plane. Le vide laissé par les Casques bleus menace d'être comblé par une mosaïque d'acteurs dont les agendas ne convergent pas nécessairement avec l'intérêt national congolais. D'un côté, l'État tente de pallier ce retrait par le déploiement de forces régionales (hier l'EAC, aujourd'hui la SADC) et par le recours à des sociétés militaires privées. De l'autre, on observe la montée en puissance des groupes d'autodéfense locaux, les fameux "Wazalendo", qui, bien que mus par un patriotisme indéniable face à l'agression rwandaise sous couvert du M23, posent un défi majeur à long terme pour le monopole de la violence légitime de l'État.
Il est probable que l'après-MONUSCO soit une période d'intense turbulence, tout comme l'a été l'après-ONUC. Ce que ce miroir temporel nous enseigne avec la plus grande brutalité, c'est que la paix ne s'importe pas en conteneurs blancs frappés des lettres UN. L'organisation internationale excelle à geler un conflit pour éviter un embrasement régional incontrôlable, mais elle s'est avérée historiquement incapable de résoudre les causes profondes des crises congolaises, qui sont intimement liées à la gouvernance interne, à la cohésion nationale et à la géopolitique des ressources naturelles.
Le départ de l'ONUC a forcé le Congo des années 60 à regarder en face la faiblesse de ses institutions post-coloniales, menant malheureusement à une dictature militaro-civile qui a figé le développement politique du pays pendant trente ans. Le retrait de la MONUSCO offre aujourd'hui à la République Démocratique du Congo une opportunité similaire de prise de conscience, mais dans un contexte où la société civile est infiniment plus mature et exigeante.
Le véritable défi qui se dresse devant Kinshasa n'est pas seulement de remplacer les Casques bleus par des soldats sud-africains ou tanzaniens, car cela reviendrait à répéter l'erreur de la sous-traitance sécuritaire sous une autre forme. Le défi est de rompre ce cycle historique. Plusieurs signaux suggèrent que la refonte de nos Forces Armées (FARDC) est enfin prise au sérieux par les instances dirigeantes, avec des augmentations budgétaires significatives et la création d'une école de guerre. Cependant, la route est longue entre les intentions budgétaires et la réalité opérationnelle sur les collines du Nord-Kivu ou de l'Ituri.
En fin de compte, l'analogie entre l'ONUC et la MONUSCO nous rappelle que la souveraineté n'est pas un droit inaliénable que l'on réclame à la tribune des Nations Unies ; c'est un muscle qui s'atrophie s'il n'est pas exercé. Pendant des décennies, la RDC a laissé ce muscle au repos, s'en remettant à des chirurgiens internationaux pour soigner des fractures internes. Le départ de la mission onusienne actuelle, à l'instar de celui de 1964, marque la fin d'une illusion confortable. Il place la nation congolaise face à ses responsabilités souveraines, avec l'obligation existentielle de prouver que l'histoire, cette fois-ci, ne se terminera pas par un effondrement, mais par la véritable naissance d'un État capable de défendre seul ses citoyens et ses frontières.
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