Quand une mission internationale s'en va : l'économie invisible que le retrait de la MONUSCO met à nu

Au-delà de la question sécuritaire, la réduction progressive des effectifs onusiens en RDC constitue un choc économique local pour des villes comme Goma, Bunia ou Beni, où s'est construite depuis deux décennies une économie de service adossée à la présence internationale. Cet article analyse la nature de cette rente extérieure, ses effets sur l'immobilier, l'emploi qualifié et la dollarisation, et interroge ce qui peut lui succéder.
On a l'habitude de lire le retrait progressif des Nations unies en République démocratique du Congo à travers une seule grille : celle de la sécurité. Combien d'hommes en moins, quels bataillons rapatriés, quelles bases transférées aux forces nationales, quelles conséquences sur la protection des civils. La grille est légitime, elle est même urgente. Mais elle laisse dans l'ombre une autre réalité, plus lente et moins spectaculaire : depuis plus de vingt ans, la présence internationale dans l'est du pays n'a pas seulement produit de la sécurité — inégalement — elle a aussi produit de l'économie. Une économie particulière, dont la disparition graduelle constitue un ajustement structurel silencieux pour plusieurs villes congolaises.
Il faut d'abord comprendre ce qu'une opération de maintien de la paix dépense, et surtout où. Le budget annuel d'une mission de cette envergure s'est situé, ces dernières années, dans l'ordre de grandeur du milliard de dollars — un chiffre qui a diminué au fil des réductions successives d'effectifs. Ce montant peut sembler colossal rapporté aux finances publiques congolaises. Il l'est beaucoup moins si l'on regarde sa décomposition. L'essentiel part en remboursements aux pays contributeurs de troupes, en soldes versées à l'étranger, en location de flottes aériennes, en achats de matériel importé, en assurances et en salaires de personnel international dont une large part est épargnée hors du pays. La fraction qui touche réellement le sol congolais est minoritaire. Mais cette fraction minoritaire, concentrée sur quelques villes de taille moyenne, y a produit des effets massifs.
Ce qui reste sur place prend des formes assez identifiables : les salaires du personnel national, généralement plusieurs milliers de personnes à l'échelle du pays, rémunérées à des niveaux sans équivalent dans le secteur privé local ; les loyers, souvent payés en dollars et parfois d'avance sur plusieurs mois, pour des bureaux, des entrepôts et des résidences ; les contrats de gardiennage, de nettoyage, de restauration, de transport terrestre, d'approvisionnement en carburant ; enfin la consommation quotidienne des expatriés — hôtellerie, restauration, télécommunications, artisanat. Autour de ce noyau gravite un second cercle, celui des agences humanitaires et des organisations non gouvernementales, dont la logistique et le personnel se sont largement adossés à la sécurisation offerte par la mission. La somme de ces flux a fabriqué, à Goma en particulier, un tissu économique reconnaissable : agences immobilières spécialisées, sociétés de gardiennage, garages, hôtels de standing, restaurants, écoles internationales, cliniques privées.
Le cas de Goma est le plus démonstratif. En deux décennies, la ville est passée du statut de chef-lieu provincial à celui de plateforme humanitaire régionale, avec un marché immobilier dont les prix, dans les quartiers résidentiels proches du lac, se sont détachés de toute logique liée aux revenus locaux. Une villa se loue à des tarifs qui n'ont de sens que rapportés à des budgets libellés en dollars et validés hors du pays. Ce phénomène est connu ailleurs sous le nom de « maladie hollandaise » de l'aide : l'afflux de devises pour des services non échangeables — le logement, la sécurité privée, la main-d'œuvre qualifiée — renchérit ces services et évince les activités productives, moins rentables. Le propriétaire foncier de Goma a rationnellement construit pour l'international, pas pour le fonctionnaire ou l'enseignant congolais. Le résultat est une ville chère, dont l'urbanisme s'est en partie organisé autour d'une demande solvable extérieure et volatile.
Le second effet, moins visible mais peut-être plus profond, concerne le marché du travail qualifié. Pour un diplômé de l'Université de Goma, de Bukavu ou de Kisangani, la hiérarchie des débouchés a longtemps été limpide : le système international d'abord, les ONG ensuite, l'administration publique ou l'entrepreneuriat très loin derrière. Les écarts de rémunération sont tels qu'ils ont orienté les trajectoires de toute une génération vers les métiers du projet — coordination, suivi-évaluation, logistique, protection, reporting. Ce n'est pas un gaspillage de compétences : ces professionnels ont acquis des savoir-faire réels en gestion, en comptabilité, en gouvernance de projets. Mais ces compétences ont été formatées par une commande extérieure. Elles se transfèrent mal, du jour au lendemain, vers l'agro-industrie, la transformation, la logistique commerciale ou la fiscalité locale.
Il faut ici se garder d'un raccourci moralisateur. L'économie de l'aide n'est pas la cause du sous-développement de l'est congolais ; elle en est plutôt une conséquence, et une réponse partielle. Elle est arrivée là où l'État s'était retiré, où les routes s'étaient effacées, où les guerres successives avaient détruit le capital productif hérité de la période coloniale et des premières décennies de l'indépendance — les plantations de quinquina, de café, de thé et de papaye du Nord-Kivu, les pêcheries du lac, les usines textiles ou agroalimentaires disparues. Reprocher à l'aide d'avoir occupé le vide reviendrait à confondre le symptôme et la maladie. Ce qu'on peut lui reprocher, en revanche, c'est d'avoir rarement construit les conditions de sa propre sortie : peu d'appuis structurants à la fiscalité provinciale, peu d'investissements lourds dans les routes de desserte agricole, peu de mécanismes qui auraient permis à la rente de se transformer en capital productif congolais.
Car c'est bien de rente qu'il s'agit, et c'est là que le rapprochement s'impose avec les autres dynamiques structurelles de l'économie congolaise. Le pays vit de plusieurs flux extérieurs qui partagent la même grammaire : les recettes minières, dont les prix se décident à Londres ou à Shanghai ; les transferts de la diaspora, dont le volume dépend de la conjoncture européenne, nord-américaine ou sud-africaine ; l'aide publique au développement et le financement humanitaire, dont les arbitrages se font dans des capitales lointaines et se déplacent au gré des crises mondiales concurrentes. Dans les trois cas, la devise entre, soutient la consommation, alimente l'immobilier et le commerce d'importation, et ne se convertit que marginalement en capacité de production. Dans les trois cas, la décision est exogène. Le retrait onusien n'est donc pas une anomalie : c'est un rappel que toute rente extérieure est, par définition, révocable.
Que peut-on raisonnablement anticiper ? Prudence : les effets ne seront ni uniformes ni immédiats. Plusieurs signaux suggèrent néanmoins une correction du marché locatif haut de gamme dans les villes les plus exposées, avec un report possible de l'offre vers une clientèle locale, à des prix inférieurs — ce qui ne serait pas, du point de vue de l'habitant, une mauvaise nouvelle. Il est probable que le secteur des services aux organisations connaisse une contraction et des pertes d'emplois, partiellement compensées si les agences humanitaires, elles, maintiennent leur présence. Sur la monnaie, l'effet devrait rester local plutôt que macroéconomique : la dollarisation congolaise a des racines bien plus anciennes et bien plus larges que la présence onusienne, et le franc congolais réagit d'abord aux exportations minières et à la politique budgétaire de Kinshasa.
L'essentiel se joue ailleurs. Le retrait rend brutalement lisible une question que la présence internationale permettait de différer : de quoi vivent réellement ces territoires ? La réponse existe, elle est connue, elle est agricole et commerciale. Les hautes terres du Kivu comptent parmi les zones les plus fertiles du continent ; les couloirs d'échange avec l'Ouganda, le Rwanda, le Burundi et la Tanzanie drainent des volumes considérables, dont une grande partie échappe à l'enregistrement ; la demande urbaine congolaise croît à un rythme que peu d'économies connaissent. Ce qui manque n'est ni la terre, ni la main-d'œuvre, ni le marché : ce sont les routes, l'électricité, le crédit, la sécurité des droits fonciers et une fiscalité qui cesse d'être prédatrice pour devenir contributive.
Le départ d'une mission de paix ne crée aucune de ces conditions. Mais il supprime un confort d'analyse. Pendant vingt ans, il a été possible de traiter l'économie de l'est comme une parenthèse en attente de normalisation. La parenthèse se referme, et la normalisation reste à construire — cette fois avec des ressources qu'il faudra d'abord produire sur place.
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