De l'ONUC à la MONUSCO : Le miroir des départs et l'éternel défi de la souveraineté congolaise

Le retrait progressif de la MONUSCO résonne avec une acuité singulière lorsqu'on le met en regard avec le départ de l'Opération des Nations Unies au Congo (ONUC) en 1964. Au-delà des six décennies qui séparent ces deux événements, cette mise en perspective historique met en lumière la nature cyclique des interventions internationales et expose la fragilité persistante de l'appareil sécuritaire national face au défi de l'intégrité territoriale.
L'image est devenue le symbole d'une transition que beaucoup espéraient, que certains redoutaient, mais qui s'impose désormais comme une réalité diplomatique et militaire inéluctable : les casques bleus plient bagage. Le plan de désengagement progressif de la Mission de l'Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en République Démocratique du Congo (MONUSCO), amorcé par la fermeture de plusieurs bases dans l'Est du pays, marque le crépuscule de l'une des missions de maintien de la paix les plus longues et les plus onéreuses de l'histoire moderne. Dans les rues de Goma, de Bukavu ou de Kinshasa, ce retrait est souvent accueilli avec un mélange de soulagement patriotique et de scepticisme inquiet. Pourtant, pour l'observateur attentif de la longue durée congolaise, cette séquence politique et sécuritaire a un profond goût de déjà-vu. Il faut en effet remonter soixante ans en arrière, à la fin du mois de juin 1964, pour retrouver une configuration présentant des similitudes aussi frappantes : le départ de l'Opération des Nations Unies au Congo (ONUC).
Mettre en regard ces deux départs ne consiste pas à forcer une analogie historique parfaite. Le contexte a fondamentalement changé. La guerre froide, qui dictait alors les agendas cachés des puissances mondiales à Léopoldville, a laissé place à un conflit multipolaire où les dynamiques régionales, la convoitise des minerais de transition et les logiques de survie des groupes armés dictent la marche de la guerre à l'Est. Néanmoins, l'écho entre 1964 et aujourd'hui est assourdissant. Il nous renseigne moins sur la nature des Nations Unies que sur les défis structurels de l'État congolais lui-même.
En juillet 1960, quelques jours seulement après l'indépendance, l'ONUC était déployée dans l'urgence pour pallier l'effondrement de la Force Publique et faire face à la sécession katangaise soutenue par des intérêts extérieurs. À son apogée, cette force comptera près de vingt mille hommes, un effort colossal pour la jeune organisation internationale, marqué tragiquement par la mort de son Secrétaire général, Dag Hammarskjöld. Quatre ans plus tard, en 1964, l'ONUC se retire. La sécession katangaise a certes été vaincue, l'intégrité territoriale formellement préservée, mais le pays que laissent les casques bleus derrière eux est un édifice chancelant. L'Armée Nationale Congolaise (ANC) est encore en pleine restructuration, minée par des divisions internes et un manque cruel de formation.
Le parallèle avec la genèse et le crépuscule de la MONUSCO (précédée par la MONUC dès 1999) est saisissant. Appelée à la rescousse pour accompagner la fin de la deuxième guerre du Congo et la transition politique, la mission onusienne contemporaine a, elle aussi, connu des succès initiaux indéniables, notamment la réunification du pays, l'organisation des premières élections démocratiques en 2006, et la défaite militaire de la première itération du M23 en 2013, grâce à sa Brigade d'intervention. Mais, tout comme l'ONUC, la MONUSCO s'est ensuite enlisée. Face à la nébuleuse des dizaines de groupes armés écumant le Kivu et l'Ituri, face aux violences asymétriques des ADF ou aux conflits intercommunautaires, la lourde machine onusienne s'est révélée inadaptée.
Ce que révèle d'abord ce rapprochement, c'est la dynamique psychologique et politique complexe qui lie la nation congolaise à l'interventionnisme international. Dans les deux cas, la force de l'ONU est accueillie initialement comme un mal nécessaire, voire un sauveur providentiel face au risque de balkanisation. Puis, les années passant, l'incapacité de cette force à éradiquer totalement la violence transforme l'espoir en frustration. Les casques bleus de l'ONUC étaient accusés d'ingérence politique flagrante et de complicité dans les tragédies de la première république. Ceux de la MONUSCO sont aujourd'hui conspués par une partie de la jeunesse et de la classe politique pour leur supposée complaisance, leur inertie face aux massacres de civils, gagnant parfois le surnom cruel de « touristes en casque bleu ». Le discours souverainiste qui a exigé le départ de l'ONUC sous la présidence de Joseph Kasa-Vubu trouve une résonance directe dans les exigences actuelles de la société civile et du gouvernement congolais demandant un retrait accéléré de la MONUSCO. L'affirmation de la souveraineté nationale passe invariablement, dans la rhétorique politique congolaise, par le rejet de la tutelle sécuritaire internationale.
Cependant, c'est dans la gestion du vide sécuritaire que le miroir historique se fait le plus cruel. La leçon de 1964 est à cet égard un avertissement redoutable. À peine le dernier soldat de l'ONUC avait-il quitté le sol congolais fin juin 1964 que le pays s'embrasait. La rébellion des Simbas, menée par Pierre Mulele au Kwilu, puis par Christophe Gbenye et Gaston Soumialot à l'Est, a déferlé sur le pays, profitant de la faiblesse criante d'une armée nationale incapable de tenir le terrain. Pour sauver le pouvoir central, il a fallu recourir à l'embauche de mercenaires étrangers et à des interventions militaires occidentales directes (comme l'opération Dragon Rouge sur Stanleyville).
Aujourd'hui, le retrait de la MONUSCO pose la même question existentielle : l'État congolais est-il prêt à assumer le monopole de la violence légitime sur l'ensemble de son territoire ? Le glissement de la mission onusienne s'opère alors que l'Est du pays est sous la pression aiguë de la rébellion du M23, soutenue par le Rwanda voisin, et que d'autres foyers de violence restent actifs. Comme en 1964, la perspective du départ onusien expose crûment les limites capacitaires des Forces Armées de la République Démocratique du Congo (FARDC). Malgré des réformes successives, l'armée nationale souffre encore de défis logistiques, structurels et parfois éthiques, héritages d'anciennes politiques de brassage et de mixage qui ont intégré d'anciens rebelles sans véritable processus de désarmement mental et idéologique.
Face à cette fragilité, la tentation de l'externalisation de la sécurité, observée dans les années 60, resurgit sous des formes nouvelles. Là où le gouvernement de l'époque faisait appel aux « affreux » (les mercenaires de Mike Hoare ou de Bob Denard), le Congo d'aujourd'hui s'appuie sur des instructeurs militaires privés étrangers. Là où l'on espérait jadis un appui bilatéral occidental, on se tourne aujourd'hui vers des forces régionales, qu'il s'agisse de la force de la Communauté d'Afrique de l'Est (EAC), rapidement congédiée, ou de l'actuelle mission de la Communauté de développement de l'Afrique australe (SAMIDRC). Plus préoccupant encore au regard de la construction de l'État, la sous-traitance de la sécurité s'opère également en interne, avec la légitimation des groupes d'autodéfense locaux, les fameux « Wazalendo ». Si l'élan patriotique de ces jeunes est indéniable, l'histoire congolaise démontre que la prolifération de milices armées échappant à la chaîne de commandement stricte de l'armée régulière finit toujours par se retourner contre l'autorité de l'État.
En filigrane, ce que souligne la comparaison entre l'ONUC et la MONUSCO, c'est l'illusion de la solution purement militaire et externe à des crises qui sont fondamentalement politiques et institutionnelles. Les Nations Unies ne peuvent pas construire une nation à la place de ses citoyens. Elles peuvent, tout au plus, geler un conflit ou maintenir un patient sous respiration artificielle. L'incompréhension mutuelle entre l'ONU et la RDC vient souvent du fait que la première tente d'appliquer un mandat de maintien de la paix dans une zone où il n'y a pas de paix à maintenir, tandis que la seconde attend de l'ONU qu'elle fasse la guerre à sa place, ce qui contrevient à la nature même du casque bleu.
En définitive, le départ programmé de la MONUSCO n'est pas simplement la clôture d'un chapitre diplomatique. C'est le moment de vérité d'une nation. En 1964, le départ de l'ONUC a précipité le pays dans une période de turbulences extrêmes qui a ultimement conduit à la prise de pouvoir par l'armée l'année suivante, ouvrant la voie à plus de trois décennies de dictature mobutiste, justifiée par le besoin impérieux de restaurer l'autorité de l'État et l'unité nationale.
Aujourd'hui, la République Démocratique du Congo se trouve à une croisée des chemins similaire. Le retrait onusien la place face à ses propres responsabilités devant l'Histoire. La fin de la MONUSCO doit agir comme un électrochoc salutaire pour accélérer la véritable montée en puissance des FARDC, non pas seulement en termes d'équipements, mais en termes de gouvernance militaire, de conditions de vie des soldats et de cohésion républicaine. Si les erreurs post-1964 sont répétées, le départ de la MONUSCO ne sera que le prélude à une nouvelle fragmentation. Mais si le pays saisit cette opportunité pour consolider son appareil sécuritaire et réaffirmer concrètement, et non plus seulement rhétoriquement, sa souveraineté, alors ce départ pourra être retenu par les historiens de demain comme le véritable acte de naissance de la maturité géopolitique congolaise. L'histoire nous offre un miroir ; il appartient désormais aux Congolais de décider du reflet qu'ils souhaitent y laisser.
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