Quand l'école congolaise attend son dû : l'écho de 1964 dans les salles vides du Kasaï

Des enseignants immobilisés à Tshikapa, des classes qui n'ouvrent pas : la situation scolaire au Kasaï rappelle des épisodes anciens où l'école congolaise a servi de variable d'ajustement budgétaire. Ce rapprochement, manié avec prudence, éclaire moins une fatalité qu'une architecture administrative dont les défauts se reproduisent.
Il y a des images qui, dans l'histoire congolaise, reviennent avec une régularité déconcertante. Celle d'un enseignant qui attend. Pas devant une classe, mais devant un guichet, un bureau de paie, une porte administrative. Cette attente-là, qui se compte en semaines puis en mois, produit mécaniquement son symétrique : des élèves qui attendent aussi, mais devant des salles fermées. Les signalements venus du Kasaï ces dernières semaines, où des enseignants se retrouvent bloqués loin de leurs affectations faute de moyens pour repartir, et où des écoles n'ont pas véritablement démarré l'année, remettent en circulation cette image ancienne.
Il faut se garder de la facilité analogique. L'histoire ne se répète pas, et prétendre que le Congo de 2024 rejoue celui de 1964 serait à la fois faux et paresseux. Mais il existe des situations qui, sans être identiques, révèlent des structures comparables. C'est en ce sens précis qu'un détour par le passé peut servir.
**Un précédent utile, sans en faire un miroir**
Dans les années qui suivent immédiatement l'indépendance, l'État congolais hérite d'un système éducatif majoritairement tenu par les missions religieuses, financé par des subventions publiques dont le versement devient rapidement irrégulier. Les sources historiques disponibles sur cette période, qu'il s'agisse de travaux universitaires ou de rapports d'organisations internationales de l'époque, convergent sur un point : les arriérés de subsides aux écoles conventionnées ont constitué un problème chronique dès le début des années 1960. Les rébellions de 1964 et la désorganisation administrative qu'elles entraînent dans plusieurs provinces, dont les Kasaï, aggravent une situation déjà tendue.
Ce qui frappe, dans ce précédent, ce n'est pas la pénurie en elle-même — un État jeune, privé de ses cadres, traversé de conflits, ne pouvait guère faire autrement. C'est plutôt la manière dont la chaîne de paiement s'est fragmentée. L'argent, quand il existait, devait traverser une succession d'échelons administratifs et de relais confessionnels avant d'atteindre un instituteur dans un village. Chaque échelon introduisait un délai, parfois une déperdition. À l'arrivée, l'enseignant constatait que son salaire avait été « décidé » à Léopoldville sans jamais lui parvenir.
Soixante ans plus tard, le vocabulaire a changé, les institutions se sont multipliées, mais la logique en cascade demeure. Un enseignant nouvellement affecté ou en attente de mécanisation dépend d'une succession de validations : listes établies localement, vérifications provinciales, inscription au fichier de la fonction publique, ordonnancement du paiement, acheminement bancaire ou par opérateur de transfert. Chacune de ces étapes est légitime en soi. Leur accumulation produit un objet administratif dont personne ne maîtrise le rythme d'ensemble.
**La géographie comme facteur aggravant**
Le Kasaï, dans sa configuration actuelle, illustre un problème que l'on aurait tort de réduire à la mauvaise volonté. Tshikapa est une ville importante, mais l'espace qui l'entoure est vaste, faiblement doté en routes praticables, et les territoires éloignés du chef-lieu sont difficiles d'accès une bonne partie de l'année. Un enseignant convoqué au chef-lieu pour une formalité — identification, régularisation, retrait d'un titre — engage un déplacement coûteux. Si la formalité s'éternise, il se retrouve immobilisé dans une ville où il n'a ni logement ni ressources.
Cette dimension purement physique de l'obstacle est souvent sous-estimée dans les débats sur la gouvernance. On raisonne comme si l'administration opérait dans un espace homogène où l'information et les personnes circulent sans friction. Le Congo n'est pas cet espace. Les distances y transforment un retard bureaucratique de trois semaines en drame personnel de plusieurs mois. C'était vrai en 1964, quand les liaisons fluviales et routières se dégradaient ; cela reste vrai aujourd'hui, malgré le téléphone mobile et les transferts électroniques.
Le parallèle s'arrête toutefois là où il doit s'arrêter. Les années 1960 étaient marquées par une insécurité armée qui rendait certaines régions littéralement inaccessibles à l'administration. La situation actuelle du Kasaï, quelles que soient ses difficultés, ne relève pas du même ordre. Confondre les deux reviendrait à excuser aujourd'hui par ce qui était hier une contrainte de guerre.
**Ce que la gratuité a déplacé**
Depuis la mise en œuvre de la gratuité de l'enseignement primaire public, l'équation a changé de nature. Avant, les frais versés par les parents constituaient, dans une large mesure, la trésorerie réelle des écoles : ils compensaient l'irrégularité des salaires officiels, finançaient les fournitures, entretenaient les bâtiments. Ce système était profondément injuste — il excluait les familles pauvres — mais il fonctionnait comme un amortisseur.
En supprimant cette contribution sans que la substitution budgétaire soit toujours immédiate et complète, la réforme a transféré vers l'État central une charge que la société assumait de manière décentralisée et informelle. La conséquence logique est que toute défaillance de la chaîne de paiement publique se répercute désormais directement sur le terrain, sans matelas. Là où un directeur d'école pouvait autrefois improviser, il ne peut plus.
Il serait injuste de présenter cela comme un échec de la gratuité en tant que principe. L'accès massif de nouveaux enfants à l'école, documenté par plusieurs évaluations, constitue un acquis réel. Mais il est raisonnable de considérer que la réforme a rendu la question de la fiabilité administrative plus critique qu'elle ne l'était. Une politique sociale ambitieuse exige une machine d'exécution à la hauteur ; à défaut, l'ambition se retourne contre elle-même.
**Le coût invisible : une année scolaire ne se rattrape pas**
Ce qui distingue le secteur éducatif des autres domaines de l'action publique, c'est l'irréversibilité. Une route non construite peut l'être plus tard. Un trimestre perdu par un enfant de neuf ans ne se récupère pas. Les apprentissages fondamentaux — lecture, calcul — obéissent à des fenêtres de développement qui se referment. Les redoublements, les abandons, les décrochages qui suivent une année blanche produisent des effets qui se mesurent des décennies plus tard, dans les revenus, la santé, la participation civique.
C'est ici que la comparaison historique devient la plus instructive, et la plus inquiétante. Les cohortes congolaises dont la scolarité a été hachée par les désordres des années 1960, puis par la déliquescence des années 1990, constituent aujourd'hui une part de la population active. On peut faire l'hypothèse, sans pouvoir la chiffrer précisément, que le déficit de compétences dont souffre l'administration congolaise elle-même est en partie l'héritage de ces interruptions. L'État a laissé s'abîmer les écoles qui auraient formé ses futurs agents. Le cercle est vicieux au sens strict : la faiblesse administrative produit des ruptures scolaires qui reproduisent la faiblesse administrative.
**Sortir du récit fataliste**
Ce diagnostic ne conduit pas nécessairement au découragement. Plusieurs éléments distinguent la période actuelle des précédentes. La densité de l'information est incomparable : des situations qui, autrefois, mettaient des mois à remonter jusqu'à la capitale — quand elles y parvenaient — sont désormais signalées en quelques jours par les syndicats, les organisations de parents, les médias locaux et les réseaux sociaux. Cette visibilité ne résout rien mécaniquement, mais elle rend l'inaction plus coûteuse politiquement.
Ensuite, les outils techniques existent. La bancarisation et le paiement par téléphonie mobile permettent, en principe, de court-circuiter une partie des relais intermédiaires. Que ces outils soient inégalement déployés, notamment dans les zones où la couverture réseau est faible, ne les disqualifie pas ; cela indique où concentrer l'effort.
Enfin, il paraît plausible que la question de la déconcentration effective des décisions administratives soit le nœud véritable. Tant qu'un enseignant du Kasaï devra attendre qu'une validation redescende d'un échelon éloigné, la géographie continuera de le pénaliser. Confier aux échelons provinciaux une autorité réelle — assortie de contrôles sérieux, car la décentralisation sans redevabilité ouvre d'autres portes — représenterait un changement de logique plutôt qu'un ajustement.
L'écho entre les salles vides d'aujourd'hui et les subsides bloqués d'hier ne dit pas que rien ne change. Il dit qu'un problème mal posé se repose indéfiniment. La question n'est pas de savoir si l'État congolais veut payer ses enseignants : il l'a affirmé et budgétisé. Elle est de savoir s'il s'est doté de la capacité de le faire à temps, partout. Ce n'est pas une question d'intention. C'est une question d'ingénierie administrative — le genre de sujet austère dont dépend pourtant, très concrètement, qu'un enfant de Tshikapa apprenne à lire cette année ou l'année prochaine.
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