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À Luebo, l'école congolaise est née d'une presse à imprimer, d'un procès et d'une dette jamais soldée

CongoNews Analyse · 9 septembre 2026 · Rédigé par IA, relu et validé par la rédaction avant publication.

Retour sur l'histoire de la scolarisation au Kasaï, depuis l'arrivée des missionnaires presbytériens américains à Luebo en 1891 jusqu'au procès en diffamation intenté en 1909 à William Sheppard par la Compagnie du Kasaï. Ce récit éclaire une constante de l'école congolaise : elle a presque toujours été financée par d'autres que l'État, et son maître, du moniteur colonial à l'enseignant « non mécanisé », est demeuré la variable d'ajustement du système.

En avril 1891, deux hommes remontent le Kasaï à bord d'une embarcation chargée de caisses. L'un, Samuel Lapsley, est un jeune Blanc de l'Alabama, fils d'une famille aisée du Sud américain. L'autre, William Henry Sheppard, est noir, né en Virginie l'année même où l'esclavage fut aboli aux États-Unis. Ils cherchent un endroit où fonder une mission presbytérienne. Ils s'arrêtent à Luebo, au confluent du Lulua et du Kasaï, parce que le site est accessible aux vapeurs et parce qu'un chef local ne s'oppose pas à leur installation. Lapsley mourra de fièvre l'année suivante, à Boma. Sheppard, lui, restera près de vingt ans, et son nom traversera l'histoire du Congo par une porte inattendue : celle d'un tribunal.

On raconte peu cette histoire dans les manuels congolais, et c'est dommage, car elle contient presque tout ce qu'il faut savoir sur les origines de l'école dans ce pays : une ambivalence fondatrice, une langue écrite pour la première fois, un maître mal payé, et un État qui, dès le départ, laisse à d'autres le soin de payer la facture.

**Un Noir américain chez les Kuba**

Sheppard n'est pas un missionnaire ordinaire. Sa couleur de peau lui ouvre des portes qui restent closes aux Européens, et il en joue. Vers 1892, il obtient d'entrer à Nsheng, la capitale du royaume kuba, réputée fermée aux étrangers. Les récits qu'il en rapporte — cour raffinée, tissus de raphia brodés, sculpteurs, orfèvrerie du prestige royal — nourriront durablement l'idée, en Amérique et en Europe, qu'il existait en Afrique centrale des États complexes et des arts savants. On doit rester prudent avec ces textes : ils sont écrits pour un public de fidèles américains, ils flattent leur auteur, et l'historiographie a depuis nuancé plus d'un détail. Mais leur effet, lui, est incontestable. Sheppard collectionne, photographie, décrit. Il devient, pour une partie de l'opinion afro-américaine, la preuve vivante qu'un Noir peut être explorateur, ethnographe, savant.

À Luebo, pendant ce temps, la mission fait ce que font les missions : elle bâtit une chapelle, un dispensaire, une école. Et surtout, elle installe une presse. Les presbytériens américains choisissent de travailler en tshiluba. Ils fixent une orthographe, traduisent les Écritures, impriment des syllabaires, un journal de mission. Ce geste, qui paraît technique, est en réalité l'un des plus lourds de conséquences de toute l'histoire du Kasaï : il transforme une langue parlée en langue écrite, imprimée, scolarisable. Des générations d'enfants apprendront à lire dans ces caractères. Le tshiluba y gagnera un statut que d'autres langues congolaises, faute de presse et de traducteurs obstinés, n'obtiendront jamais tout à fait.

Il faut évidemment dire l'autre versant. Ces écoles ne sont pas neutres. Elles évangélisent, elles disciplinent, elles enseignent l'obéissance autant que l'alphabet. Elles forment des auxiliaires : catéchistes, infirmiers, clercs, moniteurs. L'école coloniale, presbytérienne ou catholique, n'a jamais eu pour but de produire des citoyens libres ; elle produisait des intermédiaires utiles. Que ces intermédiaires aient fini, deux générations plus tard, par écrire des manifestes et fonder des partis relève de l'ironie de l'histoire, pas du projet initial.

**Le procès de 1909**

Le Kasaï des années 1890-1900, c'est aussi le caoutchouc. L'État indépendant du Congo et les sociétés concessionnaires imposent des quotas de récolte, et pour les faire respecter, on arme des auxiliaires. Sheppard voyage dans l'intérieur et voit ce que voient tous ceux qui regardent : des villages vidés, des otages, des mains coupées et fumées pour servir de preuve comptable des cartouches employées. Il consigne, il compte, il écrit. Ses rapports, avec ceux de son collègue William Morrison, alimentent la campagne internationale contre le régime léopoldien, aux côtés des écrits de Roger Casement et d'Edmund Morel.

En 1908, il publie dans le bulletin de la mission un texte accusant la Compagnie du Kasaï de ruiner les communautés par le travail forcé. La compagnie riposte par un procès en diffamation. L'affaire est jugée à Léopoldville en 1909. Le socialiste belge Émile Vandervelde traverse la mer pour assurer la défense. Sheppard est acquitté — sur un point de procédure autant que sur le fond, disent certains historiens — et l'affaire devient un symbole : un pasteur noir américain, seul face à une société concessionnaire, et qui l'emporte.

Il y a dans cet épisode une leçon qui n'a pas vieilli. Ce qui a protégé les populations du Kasaï, ce jour-là, ce n'est ni l'administration, ni la loi coloniale, ni un quelconque contrat social : c'est la publicité, l'écrit, le scandale. L'alphabet importé par la mission s'est retourné contre le système qui l'avait laissé entrer.

**Du moniteur au « non mécanisé »**

Reste la question de l'argent, et elle est vieille. Dès 1906, une convention entre l'État colonial et le Saint-Siège organise une division du travail durable : les missions instruisent, l'État subventionne partiellement et contrôle de loin. L'école congolaise naît donc déléguée. Sa figure centrale est le moniteur : un homme du village, formé en quelques années, chargé de dizaines d'enfants, rémunéré par une allocation modeste, souvent complétée en nature par la communauté — un panier de manioc, quelques poules, un champ mis à sa disposition. Le principe est posé : le maître est payé par ceux qu'il enseigne, ou presque.

L'indépendance ne rompt pas ce fil, elle l'étire. L'expansion scolaire des années 1960 est réelle, spectaculaire même. Puis vient 1974 : l'État zaïrois nationalise les écoles confessionnelles, absorbe un réseau qu'il n'a ni les cadres ni les caisses pour administrer, et doit reculer moins de trois ans plus tard en signant des conventions avec les églises. Le système « conventionné » qui en découle est encore le nôtre : des écoles gérées par les confessions religieuses, des enseignants théoriquement payés par le Trésor.

Théoriquement. Car la décennie 1980 et la longue agonie des années 1990 achèvent le travail. Le salaire devient nominal, puis symbolique, puis mythologique. Les parents inventent alors, dans l'urgence et sans loi, la « prime de motivation » : une cotisation directe, de la main à la main, pour que le maître vienne. Des millions d'enfants congolais ont été instruits ainsi, par un corps enseignant entretenu par les ménages. C'est l'un des sauvetages les plus discrets et les plus coûteux de l'histoire sociale du pays.

La gratuité de l'enseignement primaire, relancée en 2019, a supprimé une partie de ces contributions sans avoir entièrement résolu la question qu'elles masquaient : comment payer, à temps et partout, des centaines de milliers de maîtres dans un territoire immense où la chaîne de paie reste lente et fragile. D'où cette catégorie devenue tristement familière, celle des « nouvelles unités » : des enseignants en poste, devant une classe réelle, mais absents des listes de paie, parfois durant des années. Ils enseignent à crédit. Quand ils cessent d'enseigner, ce sont des enfants qui attendent.

Un siècle et quelques décennies séparent la presse de Luebo des salles de classe silencieuses d'aujourd'hui. Entre les deux, une continuité têtue : l'école congolaise a toujours fonctionné parce que quelqu'un d'autre que l'État en assumait le coût — la mission, la communauté villageoise, le parent d'élève, l'enseignant lui-même. Sheppard avait compris qu'un carnet et une imprimerie pouvaient faire trembler une compagnie concessionnaire. Il reste à démontrer qu'ils peuvent obliger une administration à payer ses maîtres. Ce n'est pas une prophétie, c'est une question ouverte, et elle est posée depuis très longtemps.

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