Ndaye Mulamba, les neuf buts d'un roi que le pays a laissé partir

En 1974, l'attaquant congolais Ndaye Mulamba inscrivait neuf buts en une seule Coupe d'Afrique des nations, un record jamais égalé, avant de sombrer dans l'oubli et la précarité. Retour sur une trajectoire qui éclaire les rapports entre l'État, le sportif et la fragilité des institutions congolaises.
Il y a des existences qui condensent, en quelques mois, tout ce qu'un pays peut offrir de gloire et tout ce qu'il peut infliger d'abandon. Celle de Ndaye Mulamba est de celles-là. En mars 1974, au Caire, cet attaquant né à Kananga devient l'homme le plus célèbre du Zaïre. Quelques années plus tard, il vit à l'étranger, blessé, sans ressources, et son nom ne dit plus grand-chose aux jeunes générations de Kinshasa. Entre les deux, il y a une Coupe d'Afrique, une Coupe du monde, un régime qui avait fait du football un instrument de gouvernement, et un long silence.
**Le mois où un homme a marqué neuf fois**
La Coupe d'Afrique des nations 1974 se joue en Égypte. Les Léopards y arrivent avec un statut ambigu : champions d'Afrique en 1968, ils n'ont plus rien gagné depuis, mais le football congolais vit alors une décennie faste. L'AS Vita Club vient de remporter la Coupe des clubs champions africains en 1973, le TP Mazembe a inscrit son nom au palmarès continental à la fin des années 1960. Le réservoir de talents est réel, et l'État, lui, a compris l'intérêt qu'il pouvait tirer d'une équipe nationale victorieuse.
Ndaye Mulamba n'est pas, au départ du tournoi, la vedette annoncée. Il fait partie de cette génération d'attaquants formés dans les quartiers, passés par les terrains de terre battue de la capitale, et son nom circule surtout chez les connaisseurs. Ce qui se produit en Égypte tient de l'anomalie statistique. Match après match, il marque. Encore. Puis encore. Au terme de la compétition, il totalise neuf buts — un chiffre qui, près d'un demi-siècle plus tard, n'a jamais été égalé dans une seule édition de la CAN. Aucun attaquant africain, ni Milla, ni Drogba, ni Eto'o, ni aucun des grands buteurs contemporains, n'a approché ce total.
La finale, elle, ressemble à une pièce en deux actes. Contre la Zambie, le premier match s'achève sur une égalité, et le règlement de l'époque impose de rejouer. Deux jours plus tard, dans un stade cairote saturé, Ndaye Mulamba inscrit les deux buts qui offrent au Zaïre son deuxième titre continental. Un homme, deux buts, une finale : le récit était trop parfait pour ne pas être immédiatement récupéré.
**Le corps du sportif comme drapeau**
Il faut se souvenir de ce qu'était le Zaïre de 1974 pour comprendre l'accueil réservé aux Léopards. Le régime est alors au sommet de son projet idéologique. L'authenticité a rebaptisé le pays, le fleuve, la monnaie, les villes, et jusqu'aux prénoms des citoyens. Kinshasa s'apprête à accueillir, quelques mois plus tard, le combat entre Mohamed Ali et George Foreman, événement planétaire orchestré comme une démonstration de puissance. Dans cette économie symbolique, une équipe de football qui gagne n'est pas un club de supporters : c'est une preuve. La preuve que la nation neuve fonctionne, qu'elle produit de l'excellence, qu'elle peut affronter le monde.
Les joueurs sont donc reçus, décorés, célébrés. Selon de nombreux récits recueillis auprès des anciens internationaux au fil des décennies, des promesses matérielles auraient été formulées à cette occasion — logements, véhicules, primes. La postérité de ces engagements reste discutée et les versions divergent selon les témoins ; ce qui est en revanche bien établi, c'est que la reconnaissance officielle a été spectaculaire, et qu'elle n'a pas duré.
Car la qualification pour la Coupe du monde en Allemagne de l'Ouest, obtenue la même année, transforme la fête en piège. Le Zaïre devient la première équipe d'Afrique subsaharienne à disputer une phase finale de Coupe du monde. Le symbole est immense. L'attente aussi.
**Trois matches, une chute**
Ce qui s'est réellement passé en Allemagne fait encore débat, et c'est précisément pour cela que l'épisode mérite d'être raconté avec prudence. Les faits sportifs, eux, sont connus : défaite contre l'Écosse, effondrement contre la Yougoslavie sur un score de neuf buts à zéro, nouvelle défaite contre le Brésil. Trois matches, aucun but marqué, quatorze encaissés.
Autour de ces résultats s'est construite une mythologie. La plus célèbre image est celle de Mwepu Ilunga sortant du mur défensif pour dégager le ballon avant l'exécution d'un coup franc brésilien, geste rediffusé pendant des décennies comme la preuve comique d'une naïveté africaine. Les intéressés ont, plus tard, donné à cette scène des explications bien différentes, évoquant la fatigue, la démobilisation, voire une forme de protestation. On ne saurait trancher définitivement entre ces lectures. Mais il est frappant de constater à quel point le regard extérieur a préféré la version qui l'arrangeait — celle du folklore — à celle qui aurait exigé de s'intéresser aux conditions concrètes de préparation de cette équipe, à ses conflits internes, à la pression politique qui pesait sur elle.
Ndaye Mulamba, meilleur buteur du continent quelques semaines plus tôt, ne marque pas en Allemagne. Plusieurs récits font état d'une expulsion et d'incidents durant la compétition ; là encore, les détails varient selon les sources. Ce qui compte, pour le fil de cette histoire, c'est le renversement : le héros de mars devient, en juin, l'un des visages d'une humiliation nationale.
**L'exil, l'agression, l'oubli**
La suite est plus sombre et moins documentée, ce qui est en soi révélateur. Ndaye Mulamba poursuit sa carrière, la termine, puis quitte le pays. Il s'installe en Afrique australe, comme tant de Congolais après lui. C'est là, dans les années 1990, qu'il est victime d'une agression violente dont il gardera des séquelles durables. Un homme qui avait fait chanter des millions de personnes se retrouve à devoir prouver son identité, à mendier des soins, à raconter sa propre légende à des interlocuteurs sceptiques.
Il rentrera finalement au pays. Il mourra à Kinshasa en janvier 2019, dans une relative discrétion, entouré d'hommages tardifs et sincères mais qui ne pouvaient plus rien réparer. Entre 1974 et 2019, quarante-cinq années s'étaient écoulées sans qu'aucune institution congolaise ne parvienne à construire un dispositif durable de protection pour ses anciens champions.
**Ce que cette histoire nous dit encore**
On pourrait ne voir dans ce parcours qu'un destin individuel malheureux. Ce serait passer à côté de l'essentiel. L'histoire de Ndaye Mulamba est celle d'un rapport particulier entre l'État congolais et ceux qui le représentent : une relation d'intensité extrême dans le moment de la gloire, et de désintérêt presque total ensuite. Le sportif est convoqué comme drapeau, puis rendu à sa condition privée dès que la cérémonie s'achève.
Ce schéma n'a pas totalement disparu. Le football congolais continue de produire du talent en abondance, mais il continue aussi de buter sur des obstacles qui n'ont rien à voir avec le jeu : financements imprévisibles, gouvernance fédérale contestée, infrastructures insuffisantes, et cette fragilité logistique permanente qui fait qu'un déplacement d'équipe, une obtention de visa, une autorisation administrative peuvent décider du sort d'une compétition. Un club africain peut aujourd'hui encore voir sa saison compromise par un problème de circulation entre deux pays du même continent. Ce n'est pas une anecdote : c'est le symptôme d'une intégration régionale qui reste largement théorique.
Il est probable que le record de neuf buts finisse un jour par tomber. Ce jour-là, on ressortira les images en noir et blanc du Caire, on rappellera le nom de celui qui l'avait établi, et on s'apercevra peut-être qu'on ne sait presque rien de lui. Que la mémoire sportive congolaise, faute d'archives entretenues, de musées, de politiques publiques de conservation, repose sur la fidélité de quelques passionnés et sur les souvenirs de ceux qui étaient devant leur poste de radio en 1974.
Honorer Ndaye Mulamba, ce n'est pas seulement lui décerner une statue posthume. C'est admettre qu'un pays qui ne prend pas soin de ceux qui l'ont fait exister aux yeux du monde finit par ne plus savoir raconter sa propre grandeur.
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