À Kananga, une constitution oubliée nous rappelle que le vrai problème congolais n'est pas la signature, mais le mandat

En 1964, une commission réunie à Luluabourg, aujourd'hui Kananga, accouchait d'une constitution largement effacée de la mémoire collective, portée notamment par le juriste Marcel Lihau. Soixante ans plus tard, les querelles récurrentes sur la valeur d'un paraphe apposé « au nom » d'une coalition éclairent une faiblesse ancienne : l'absence de procédures internes capables de transformer une signature individuelle en engagement collectif.
Il existe à Kananga, chef-lieu du Kasaï-Central, une strate d'histoire que presque personne ne visite plus. La ville s'appelait alors Luluabourg, et pendant plusieurs mois de 1964, elle a abrité l'un des exercices juridiques les plus ambitieux de la première décennie congolaise : la rédaction d'une constitution destinée à sortir le pays du chaos qui avait suivi l'indépendance. Le texte fut soumis à référendum et promulgué au cours de l'été 1964. Il n'a vécu qu'un peu plus d'un an avant d'être emporté par la prise du pouvoir de novembre 1965. Aujourd'hui, hors des facultés de droit et de quelques cercles d'historiens, le nom même de « Constitution de Luluabourg » n'évoque plus grand-chose. C'est une amnésie coûteuse, parce que ce moment portait déjà, en creux, la question qui empoisonne encore notre vie politique : au nom de qui parle-t-on quand on signe ?
Rappelons le décor, sans nostalgie. Le Congo de 1963-1964 est un pays fracturé. Les sécessions ont laissé des cicatrices, les provinces se sont multipliées, les rébellions de l'Est et du Kwilu montent en puissance, et la légitimité des institutions issues de la Loi fondamentale de 1960 est contestée de toutes parts. Dans ce contexte, réunir une commission constitutionnelle loin de Léopoldville, dans une ville de l'intérieur, relevait autant du symbole que de la nécessité : il s'agissait de fabriquer un compromis entre les partisans d'un État fort et ceux qui réclamaient une large autonomie provinciale. Le résultat fut un texte hybride, souvent décrit comme quasi fédéral, qui reconnaissait aux provinces des compétences propres tout en maintenant une charpente centrale. On peut discuter à l'infini de sa qualité technique ; ce qui frappe rétrospectivement, c'est l'effort de méthode. On a voulu écrire des règles avant de distribuer des rôles.
Au cœur de cet effort se trouve une figure que le pays a laissé glisser dans l'oubli : Marcel Lihau. Juriste formé en Belgique, il est généralement présenté comme l'un des principaux artisans intellectuels du texte de Luluabourg. Il devint ensuite le premier président de la Cour suprême de justice, poste qu'il occupa jusqu'au milieu des années 1970, avant d'en être écarté — la tradition orale et plusieurs travaux universitaires lient cette éviction à son refus d'aligner la magistrature sur les convenances du pouvoir, même si les circonstances exactes demeurent difficiles à établir avec certitude. Il fut ensuite associé, au début des années 1980, au milieu intellectuel dont est sortie l'UDPS, connut l'exil et l'enseignement à l'étranger, puis reparut dans les débats de la transition au début des années 1990. Sa compagne, Sophie Lihau-Kanza, est souvent citée comme la première femme à avoir occupé un poste ministériel dans le pays. Ce couple, à lui seul, résume une génération de compétences que la République a produites puis dilapidées.
Pourquoi convoquer Lihau et Luluabourg au moment où le débat public s'agite autour d'une question apparemment technique : celle de savoir si un paraphe apposé sur la charte d'une nouvelle plateforme engage, ou non, la coalition dont le signataire est membre ? Précisément parce que cette controverse n'est pas un accident. Elle révèle un vide que le droit congolais n'a jamais réellement comblé : nous avons beaucoup légiféré sur l'État, très peu sur la démocratie interne des organisations politiques. La conséquence est mécanique. Lorsqu'une coalition n'a ni organe délibérant clairement identifié, ni procès-verbaux publiés, ni règle écrite de délégation de pouvoir, alors toute signature devient simultanément vraie et fausse : vraie pour celui qui l'appose et croit incarner la ligne, fausse pour ceux qui n'ont pas été consultés. Le désaccord n'est pas d'abord politique, il est procédural.
Notre histoire est jalonnée de ces malentendus. À la Table ronde de Bruxelles, en 1960, la constitution d'un front commun entre délégations congolaises fut un coup tactique remarquable, mais l'unité s'est dissoute presque aussitôt le résultat obtenu, faute d'instance capable d'arbitrer les divergences. Trente ans plus tard, l'Union sacrée de l'opposition radicale, née dans la fièvre de 1991, connut une trajectoire comparable : une plateforme large, une adhésion enthousiaste, puis des scissions à répétition dès qu'il fallut désigner des candidats à des fonctions gouvernementales. Les récits de cette période divergent sur les responsabilités, et il serait imprudent de trancher ici ; mais le schéma, lui, se répète avec une régularité troublante. On signe un texte fondateur en public, on néglige de construire l'organe qui le fera respecter, et l'on découvre six mois plus tard que personne ne s'estime lié.
Il y a pourtant, dans notre passé, un contre-exemple qui mérite d'être médité : la lettre dite des Treize parlementaires, en 1980. Ce document, aujourd'hui plus cité que lu, n'avait aucune valeur juridique. Sa force venait d'ailleurs : ceux qui l'avaient signé savaient exactement ce que leur signature leur coûterait, et l'ont payé. On peut discuter des évolutions ultérieures de chacun d'entre eux ; on ne peut pas contester que, ce jour-là, l'acte d'apposer son nom valait engagement personnel irrévocable. C'est cette équivalence entre signature et responsabilité qui semble s'être érodée. Aujourd'hui, dans une partie de la classe politique, signer paraît souvent relever du positionnement réversible : on teste une hypothèse, on garde ses options ouvertes, on laisse à d'autres le soin de démentir si le vent tourne. Le paraphe n'engage plus, il sonde.
Faut-il en conclure au cynisme généralisé ? Ce serait paresseux. Une explication structurelle est plus convaincante : la plupart de nos formations politiques ne sont pas organisées comme des institutions, mais comme des réseaux personnels. Dans une institution, un mandat se donne par délibération, se consigne par écrit et se retire selon des règles connues. Dans un réseau, il se déduit de la proximité avec le chef. Un cadre qui signe « au nom de » peut donc sincèrement croire qu'il exprime une orientation partagée, tandis que d'autres, tout aussi sincèrement, jugeront qu'il a parlé pour lui seul. Aucun arbitre n'existe pour dire lequel a raison, sinon l'opinion publique — c'est-à-dire, en pratique, les réseaux sociaux, tribunal sans procédure ni délai.
Plusieurs signaux suggèrent que cette fragilité pèsera lourd dans les recompositions à venir. Les plateformes se forment vite, sur des dénominateurs souvent négatifs, et se défont dès que se pose la question des places. Il est probable que nous assistions, dans les prochains mois, à d'autres épisodes du même type : chartes signées avec solennité, désaveux partiels, rectifications publiques. Rien de tout cela ne relève de la fatalité culturelle. C'est le produit d'un choix collectif, jamais discuté, de laisser la vie interne des partis hors du champ du droit et de la transparence. Une loi exigeant la publication des statuts, des comptes et des décisions des organes dirigeants ne réglerait pas tout ; elle rendrait au moins vérifiable la question « qui avait mandat ? ».
C'est ici que Luluabourg reprend son sens. La commission de 1964 a échoué, si l'on mesure au sort du texte qu'elle a produit. Mais elle a réussi sur un point que nous avons cessé de valoriser : elle a considéré que la politique se fait d'abord par l'écriture de règles, et que les règles précèdent les personnes. Un an plus tard, un régime militaire a démontré la fragilité de cette conviction. Soixante ans après, la démonstration s'est banalisée : nous préférons les acronymes aux statuts, les annonces aux procès-verbaux, les chartes aux règlements intérieurs.
Réhabiliter la mémoire de Marcel Lihau ne consisterait pas à lui élever une statue, geste que le pays maîtrise mal. Ce serait plutôt de rouvrir le dossier qu'il incarnait : celui d'un Congo où la règle écrite l'emporte sur l'arrangement, où l'indépendance d'un juge et la validité d'un mandat ne dépendent pas de l'humeur d'un homme. Tant que ce dossier restera fermé, chaque nouvelle charte signée en fanfare produira la même scène : deux communiqués contradictoires, une plateforme affaiblie avant d'exister, et un électorat un peu plus convaincu que rien de ce qui s'écrit n'oblige personne.
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