Lettre ouverte à Madame Joyce Tunda Kazadi, mairesse de la ville de Lubumbashi

Wina Lokondo Chère Compatriote, Vos récents agissements, dans le cadre de vos fonctions d’autorité politique et administrative, ont énervé le citoyen congolais et démocrate que je suis. Ils m’obligent de vous adresser ma présente lettre. En effet, pour des motifs fallacieux, vous avez estimé devoir interdire la marche de la C64, coalition des partis de l’opposition politique, programmée pour le 15 septembre dernier. Une semaine après, vous avez, sans inquiétude de conscience, autorisé celle de l’Union sacrée, coalition des partis actuellement au pouvoir. Et, qui pis est, vous avez personnellement, baskets aux pieds, pris part à ladite marche. Attitude militante, s’il en est. Ce comportement a dénoté, de votre part, une évidente méconnaissance de votre rôle de responsable politique et administrative appelée à incarner la neutralité de l’État du fait de la nature laïque de celui-ci, comme dit à l’article 1er de la Constitution de notre pays : « La République Démocratique du Congo est, dans ses frontières du 30 juin 1960, un État de droit, indépendant, souverain, uni, indivisible, social, démocratique et laïc. » Ce dernier adjectif n’est pas un banal concept mis dans notre loi fondamentale. Il est un des fondements de la démocratie de notre nation. Je ne dispose pas d’informations sur votre parcours académique ni professionnel. Souffrez, chère compatriote, de recevoir, de ma part, une brève leçon sur la laïcité, notion dont vous ignorez visiblement le sens. Durant des siècles, particulièrement dans les pays d’Europe, l’église catholique a régenté l’État : ce sont les papes et les évêques qui couronnaient, adoubaient les rois, qui accordaient la légitimité aux autorités politiques. Jusqu’en 1905 où, en France, on vota la loi de la séparation des églises et de l’État. Aujourd’hui, presque tous les pays – en dehors des États islamistes qui donnent primauté à la religion sur les institutions de la République – consacrent cette séparation entre l’État et toutes les organisations privées (églises, partis politiques, ordres professionnels, etc.). L’État accepte leur existence – qu’il protège – et les traite au même pied d’égalité en les soumettant aux mêmes obligations et en leur faisant bénéficier des mêmes droits. Devant elles, l’État joue le rôle d’arbitre, de commun « sécurisateur ». Il est un acteur neutre. La protection accordée à l’opposition témoigne de la qualité de la démocratie d’un pays. Chère Compatriote, Cette neutralité de l’État s’exprime à travers les actes de tous ses gestionnaires, de tous ceux qui détiennent une portion de pouvoir d’État (autorités politiques, militaires, fonctionnaires, agents publics,…). Vous en faites partie en tant que mairesse de la ville de Lubumbashi. Il vous est ainsi interdit, en plein exercice de cette fonction et dans les enceintes de l’État, d’adopter des comportements de favoritisme, de tenir des réunions et des propos partisans, de porter des vêtements ou des insignes montrant votre identité politique, religieuse ou philosophique ; de mésuser des moyens d’action mis à votre disposition pour privilégier vos amis politiques et désavantager tous ceux qui ne se situent dans votre camp politique ou qui ne sont pas de votre obédience religieuse ou philosophique. Une autorité administrative ne gouverne pas pour son parti. Elle gouverne pour tous. C’est cela la laïcité, la « neutralité de l’État » que vous devez incarner dans vos actuelles fonctions. Chère Compatriote, J’espère vivement que vous ne recomettrez pas cette grave faute de vous comporter en partisane, en militante politique dans l’accomplissement de votre travail d’autorité politico-administrative d’une grande ville de millions d’habitants aux multiples identités (politiques, religieuses, ethniques,…). Vous avez le droit d’avoir des convictions et d’être membre d’une organisation politique. Mais il y a une confusion à éviter entre votre engagement partisan et la responsabilité institutionnelle. Des actes discriminatoires répétés engendrent des frustrations qui peuvent culminer en violences, celles-ci pouvant occasionner des destructions des infrastructures publiques ou privées ou des tueries aveugles. Il y a lieu d’épargner notre pays de telles catastrophes. La légèreté et l’inconscience de ceux qui gèrent l’État peuvent malheureusement y amener. C’est tristement ce que nous constatons de votre part ainsi que de la part de la majorité des autres gouverneurs, maires, bourgmestres, administrateurs de territoires et de secteurs, membres de l’Union sacrée, qui croient, par déficit de culture démocratique, qu’interdire systématiquement les manifestations de partis ou de personnalités politiques de l’opposition est une expression de loyauté envers la « haute autorité » qui dirige le pays. La Constitution reconnaît aux Congolais, en son article 26, le droit de manifester publiquement et pacifiquement leurs opinions et consacre un régime « d’information » des autorités administratives et non « d’autorisation » des manifestations de la part de ces dernières. Alléguer systématiquement de « risques » de perturbation de l’ordre public pour empêcher l’opposition d’être visible dans l’espace public est attentatoire à la vie démocratique de notre pays. Chère Compatriote, Le sentiment de toute puissance, de maîtrise politique et militaire du pays rend souvent aveugle, sourd, autiste, fou. Vous en faites actuellement preuve – vous et tous les autres responsables de l’Union sacrée, par vos discours arrogants, dédaigneux, injurieux et menaçans. Mais l’histoire foisonne d’exemples où les circonstances inattendues ont fait descendre de leurs piédestaux de dirigeants qui se croyaient indéboulonnables. Le roi Louis XVI de France, descendant d’une dynastie séculaire, ne s’attendait pas à être destitué et guillotiné. La soudaine jacquerie des Congolais, le 4 janvier 1959, avait pris de court les Belges qui n’eurent pas d’autres choix que de mettre rapidement fin à la colonisation du Congo. Le Shah d’Iran, longtemps chouchouté par les Américains, avait dû quitter précipitamment son pays à la suite d’un grand soulèvement populaire. Les autocrates Ben Ali et Blaise Compaoré, amis de la France, ne résistèrent pas, eux non plus, aux inattendues émeutes qui embrasèrent la Tunisie et le Burkina Faso. Leurs régimes tombèrent…brusquement. La présence de l’armée, de la Garde civile, de nombreux services de renseignements et des structures partisanes mobutistes – qu’on retrouvait dans tous les quartiers et toutes les rues et qui hissaient partout les drapeaux du Mpr – n’avaient pas empêché les Zaïrois – qui voulaient d’une vraie Conférence nationale souveraine – d’exprimer leurs frustrations par le pillage à l’aveuglette des magasins et des dépôts d’entreprises dans tout Kinshasa. Ce qui porta un coup fatal à l’économie du pays. On ne défie pas indéfiniment un peuple. Puissent l’humilité et la sagesse vous habiter, vous tous, cadres et militants de l’Union sacrée. Évitons que l’histoire se répète, tristement. Wina Lokondo Cadre de Ensemble pour la République Kinshasa, 7/10/2026