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Les réseaux de drogue latino-américains s’étendent en Afrique

DW Afrique · Gabriel Gonzalez · 8 octobre 2026 · Source originale

Pendant longtemps, l'Afrique a surtout été considérée comme une étape sur l'une des grandes routes internationales de la cocaïne : les cargaisons en provenance d'Amérique latine traversaient l'Atlantique avant d'être acheminées vers l'Europe. Cette route existe toujours. Mais une autre évolution se dessine désormais : des réseaux criminels mexicains exportent leur savoir-faire et leur personnel vers l'Afrique et, dans certains cas, y déplacent aussi la production de drogues de synthèse .

L'Office des Nations unies contre la drogue et le crime, l'ONUDC, observe une expansion rapide du trafic de méthamphétamine en Afrique. Entre 2021 et 2024, le Nigeria et l'Afrique du Sud se sont notamment distingués parmi les pays africains comme d'importants points de départ de cargaisons de méthamphétamine signalées.

Lucia Bird, directrice de l'Observatoire de l'Afrique de l'Ouest de la Global Initiative contre la criminalité transnationale organisée (GI-TOC), invite toutefois à ne pas analyser cette évolution uniquement à travers le prisme mexicain. "Les réseaux mexicains ne sont que quelques-uns des acteurs criminels étrangers qui opèrent actuellement sur les marchés de la drogue en Afrique de l'Ouest. Les réseaux brésiliens et colombiens jouent également un rôle important dans l'approvisionnement de la route de la cocaïne en Afrique de l'Ouest" , explique-t-elle à DW.

Le changement est particulièrement visible dans le cas de la méthamphétamine. Selon Lucia Bird, le Nigeria est déjà un centre de production depuis le début des années 2010. Des ressortissants mexicains y participeraient depuis plusieurs années au transfert de techniques de fabrication.

La méthamphétamine est produite en Afrique depuis les années 1990. À l'origine, il s'agissait surtout de petits laboratoires clandestins, dont la production était principalement destinée aux marchés locaux. "Au cours des dix dernières années, la fabrication de méthamphétamine en Afrique est devenue plus industrielle et plus efficace, avec des volumes de production plus importants et une qualité nettement supérieure" , souligne Lucia Bird.

Aujourd'hui, la drogue est produite dans différentes régions d'Afrique subsaharienne, à la fois pour les marchés africains et pour des consommateurs en Asie du Sud, en Australie et en Nouvelle-Zélande.

La présence de Mexicains dans un laboratoire clandestin en Afrique ne signifie toutefois pas automatiquement que le cartel de Sinaloa ou le Cartel Jalisco Nueva Generacion, le CJNG, s'y sont implantés en tant qu'organisations.

Victoria Dittmar, chercheuse basée au Mexique pour InSight Crime, distingue, dans un entretien avec DW, deux modèles.

D'un côté, il y a des spécialistes indépendants, surnommés "cocineros", autrement dit des "cuisiniers", qui vendent leur savoir-faire pour fabriquer de la méthamphétamine ou d'autres drogues. Ces spécialistes peuvent travailler pour différentes organisations, y compris pour des groupes qui sont pourtant ennemis. "Cela fonctionne largement selon le principe : qui paie le mieux ? Ils travaillent pour celui qui leur offre les meilleures conditions" , explique Victoria Dittmar.

Elle appelle donc à la prudence face à certaines attributions faites par les autorités. "Ce n'est pas parce qu'une personne vient de Sinaloa qu'elle appartient automatiquement au cartel de Sinaloa. Il peut aussi s'agir de quelqu'un qui travaille de manière indépendante" . Selon elle, les autorités ne fournissent parfois publiquement que peu d'éléments permettant d'établir précisément les liens avec un cartel donné.

Mais de récentes enquêtes menées par InSight Crime semblent révéler une deuxième évolution. Des personnes plus étroitement liées à des organisations mexicaines, notamment à la faction des Mayos du cartel de Sinaloa, auraient désormais entrepris de mettre elles-mêmes en place des structures de production en Europe et en Afrique.

Pour cela, elles ont besoin de partenaires locaux. "Elles ne peuvent pas simplement arriver seules et s'installer sur place" , insiste Victoria Dittmar.

Outre l'Afrique du Sud, le Nigeria, le Kenya et le Mozambique, la chercheuse évoque également des informations recueillies par InSight Crime concernant la Guinée équatoriale. La production peut être destinée aux marchés locaux. Mais certains pays africains peuvent également servir de "tremplin vers les marchés européen et océanien".

Ce modèle est bien différent de l'image d'un cartel qui ouvrirait sa propre succursale dans un pays étranger. Pour Frédéric Massé, codirecteur du Réseau latino-américain d'observation et d'analyse de la criminalité organisée, CORAL, ce sont plutôt les alliances et la division du travail qui dominent.

"Le modèle prédominant consiste moins à mettre en place ses propres structures qu'à recourir à des alliances et à l'externalisation" , explique Frédéric Massé.

En dehors du continent américain, les groupes mexicains travailleraient principalement avec des intermédiaires, des prestataires logistiques et des organisations criminelles locales.

Il faut donc également nuancer la notion d'"expansion". "La présence confirmée se limite souvent à quelques acteurs : des ressortissants mexicains qui séjournent dans des pays africains et des groupes locaux qui agissent comme des franchisés. Il ne s'agit pas de cartels qui s'installeraient à l'étranger comme des entreprises disposant d'un contrôle territorial" , précise Frédéric Massé.

Victoria Dittmar insiste elle aussi sur le rôle des partenaires locaux. Les contacts peuvent être établis par l'intermédiaire d'émissaires d'organisations mexicaines ou de facilitateurs indépendants. Mais, pour l'instant, les procédures judiciaires permettant de reconstituer précisément ces relations restent peu nombreuses.

Derrière cette expansion, il y a aussi une logique économique.

Selon Victoria Dittmar, le marché américain de la méthamphétamine est saturé depuis plusieurs années et les prix ont baissé. Dans le même temps, la pression s'accroît sur la production au Mexique et sur les chaînes d'approvisionnement en précurseurs chimiques en provenance d'Asie.

Pour les réseaux criminels, l'intérêt de rechercher de nouveaux lieux de production devient donc plus important. "Les cargaisons, par exemple vers l'Afrique, sont moins contrôlées que les chaînes d'approvisionnement entre la Chine et le Mexique" , estime Victoria Dittmar.

Cela ne signifie pas pour autant que la traditionnelle route de la cocaïne ait perdu de son importance.

Victoria Dittmar distingue plutôt deux activités largement séparées. Les réseaux de cocaïne reliant l'Amérique latine, l'Afrique et l'Europe sont principalement dominés par des acteurs sud-américains, notamment des réseaux colombiens et brésiliens. Les acteurs mexicains y jouent un rôle plus limité.

L'expansion dans le domaine des drogues de synthèse répond, elle, à une autre logique, avec une chaîne d'approvisionnement différente et des acteurs différents.

Jusqu'où cette évolution ira-t-elle ? Pour l'instant, difficile de le dire.

Selon Victoria Dittmar, ces connexions existent depuis environ une dizaine d'années. Mais elle observe aujourd'hui une évolution : on passerait progressivement d'un simple transfert ponctuel de savoir-faire à des tentatives visant à mettre en place des structures plus durables.

"Cela ressemble à une évolution vers des structures plus permanentes. Mais il est encore trop tôt pour pouvoir l'affirmer avec certitude" , estime-t-elle.

Pour les autorités, le défi est considérable : il faut suivre des réseaux capables de déplacer de l'argent, des précurseurs chimiques et des drogues à travers des pays dont les capacités de contrôle et de lutte contre le crime organisé sont très différentes.

Frédéric Massé résume ainsi le problème : "Le trafic évolue plus vite que la coopération formelle." Alors que les mécanismes de coopération entre États reposent sur des accords, des procédures et des délais, les réseaux criminels, eux, s'organisent de manière "flexible et transfrontalière".

Une course contre la montre, donc, entre des organisations criminelles capables de modifier rapidement leurs itinéraires et leurs méthodes, et des autorités qui tentent encore de s'adapter à cette nouvelle carte du trafic de drogue.

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