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"Quand vous vous taisez, vous leur avez donné le la" (Aché Ahmat Moustapha)

DW Afrique · Sandrine Blanchard · 7 octobre 2026 · Source originale

Le cyberharcèlement est le thème au cœur d'un film réalisé par notre invitée de cette semaine : la réalisatrice et sociologue tchadienne Aché Ahmat Moustapha. Le film s'intitule "Harcèlement 2.0 – La résilience des femmes africaines". Elle y évoque le harcèlement dont elle-même a été victime sur les réseaux sociaux. Pour expliquer comment ce phénomène se met en place, quelles sont les conséquences du cyberharcèlement et comment mieux lutter contre l'impunité, Aché Ahmat Moustapha s'est entretenue avec différentes victimes, mais aussi avec des chercheuses et des chercheurs, un juriste et un imam de plusieurs pays africains.

DW : Nous voulions parler avec vous du sujet au cœur de votre film, "Harcèlement 2.0 – La résilience des femmes africaines". Il y est question, comme son nom l'indique, de cyberharcèlement, avec de nombreux témoignages. Vous-même, vous êtes sociologue de métier et vous avez été victime de cyberharcèlement. Est-ce que vous avez hésité à vous emparer de ce sujet, à en parler vous-même en tant que victime ?

Aché Ahmat Moustapha : Moi, est-ce que j'ai hésité ? Je dirais oui et non. Oui, parce que j'ai hésité, à un moment, sur la manière dont je devais apparaître pour que mon message passe, sans pour autant qu'on s'attarde encore sur mon style vestimentaire ou ma coiffure, alors qu'il fallait faire passer un message sur un sujet quand même assez important. Et de l'autre côté, non, parce que je me disais qu'il fallait quand même que ça cesse. Parce que, depuis plus de trois ans, je voyais comment les choses se passaient sur les réseaux sociaux. J'étais victime, mais la goutte de trop, c'était la calomnie envers ma personne.

DW : Comment est-ce que vous vous êtes rendu compte, finalement, que cela dépassait votre cas personnel et que le cyberharcèlement était un phénomène très répandu ?

Aché Ahmat Moustapha : Je me fais attaquer depuis 2021. Je vois que d'autres femmes aussi se font attaquer. Mais la particularité, c'est que je remarquais que chacune de nous, autour de moi, les amies virtuelles comme les vraies amies de la vie réelle, était attaquée sur les réseaux sociaux, mais sous différentes formes, justement. Ça peut être politique, religieux… C'est multiforme.

DW : Donc, souvent, il suffit qu'une femme prenne la parole, qu'elle s'implique dans la vie publique, qu'elle donne un avis politique, par exemple, pour qu'elle soit attaquée de façon personnelle sur un tout autre domaine que celui dans lequel elle s'est exprimée.

Aché Ahmat Moustapha : Dans mon cas, c'était un post avec le drapeau français, dans lequel je disais que la haine gratuite n'était pas permise. Petit à petit, avec le temps, des hommes ont fait pratiquement les mêmes publications que moi, en disant que la France était un pays ami, et ils n'ont pas subi autant de virulence. Par contre, moi, j'étais la femme qui n'avait pas sa place. Donc, j'ai reçu des menaces de mort. On avait dit qu'on allait me tirer deux balles dans la tête. Enfin voilà, j'ai même affiché ces personnes-là pour que les gens puissent voir, parce qu'on prend ce genre de menaces au sérieux. C'étaient des menaces de mort, des menaces de viol, des messages en privé. D'autres femmes sont attaquées pour leurs prises de position. Mais, très souvent, dès que vous dérangez par votre style vestimentaire, votre coiffure… Dès que vous êtes un peu occidentalisée, on vous attaque. En fait, cela varie en fonction des pays. Ce n'est jamais quelqu'un d'un autre pays qui viendra vous attaquer, ce sont toujours vos compatriotes qui s'en prennent à vous. C'est différent pour le volet politique. Là, vous pouvez vous retrouver, comme dans le cas du docteur Maira, qui est du Niger et qui témoigne dans le film, face à des attaques multiformes venant de plusieurs pays.

DW : Comment expliquez-vous que le cyberharcèlement touche principalement les femmes ?

Aché Ahmat Moustapha : Ça touche les femmes. Les chiffres le démontrent, tout simplement parce qu'on est dans des sociétés patriarcales. C'est ancré dans l'imaginaire collectif de nos hommes, de nos grands frères, de nos papas : depuis la nuit des temps, la femme a une place. Et cette place, c'est celle qui est liée à la sutura , à la pudeur, à la soumission, à tout ce qui doit être protégé, caché, selon eux.

Et aujourd'hui, ce que vous êtes en train de voir sur les réseaux sociaux, c'est exactement ce que les femmes vivent en dehors des réseaux sociaux. C'est-à-dire : "Ta place est dans ton foyer, ta place est dans ta cuisine", mais pas dans l'espace public où tu peux prendre la parole. Les choses sont en train de changer dans la vie réelle. Mais dans la vie virtuelle, puisqu'il n'y a pas beaucoup de lois ou de réglementations, les gens s'en donnent à cœur joie pour vous attaquer. Parce que là, vous dérangez et vous avez une très grande audience. Et pour vous museler, il faut vous attaquer, mais surtout vous attaquer sur votre physique, votre sexualité, votre vie privée. Parce que ce sont là certains des principaux facteurs liés aux pesanteurs socioculturelles dans nos sociétés. Et en vous attaquant sur votre sexualité ou votre vie privée, en disant que vous êtes la copine, la maîtresse ou l'amante de quelqu'un, ils sont certains que vous n'allez plus jamais montrer votre nez sur les réseaux sociaux et qu'ils vous auront détruite. Et c'est là, justement, que les femmes devraient dire non.

DW : Oui, avec en plus le présupposé que cela implique : les hommes, puisque ce sont souvent des hommes qui profèrent ce type de menaces, s'arrogent le droit d'intervenir dans la vie de femmes qu'ils ne connaissent même pas personnellement.

Aché Ahmat Moustapha : Briser le silence, c'est important. Et moi, je pense que c'est le premier exercice à faire. Très souvent, quand une femme est attaquée sur les réseaux sociaux, quelle que soit la forme de ces attaques, ce que cherchent ceux qui l'attaquent, les cyberharceleurs, c'est à la faire disparaître, à la museler. Et quand vous vous taisez, vous leur donnez le la. Moi, je bloque. Je bloque les personnes qui m'injurient et j'affiche leurs messages pour que les gens voient ces personnes-là. Parce qu'eux, même si ce sont de faux comptes, ils savent qui ils sont.

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