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Témoignage: j’ai connu Kalev

Congo Independant · B.A.W. · 5 octobre 2026 · Source originale

J’ai connu Kalev depuis la fin des années 1990, autour de 1998, bien avant qu’il ne devienne le puissant patron de l’ANR que beaucoup ont connu par la suite. À l’époque, Georges Leta Mangasa Salakosso occupait de hautes responsabilités au sein des services. Il avait d’abord été Administrateur général adjoint, puis Administrateur général en remplacement d’Emile Kanyengele. Leta était ressortissant de l’Équateur. Dans le contexte politique et sécuritaire de l’époque, sous Mzee Laurent-Désiré Kabila, les équilibres géopolitiques et régionaux étaient particulièrement importants. Il fallait notamment qu’un natif du Katanga occupe une position importante dans son cabinet. C’est dans ce contexte qu’intervient un certain Ibrahim Issaoui, un homme d’affaires libanais qui proposa Kalev Mutond à Leta. À cette époque, Kalev n’était pas encore l’homme du renseignement que l’on connaîtra plus tard. C’était un universitaire, historien de formation, chef de travaux à l’Université pédagogique nationale. Il évoluait également dans l’environnement professionnel de Monsieur Issaoui, notamment à SOCIMEX dont il avait été gérant. Compte tenu de cette relation de confiance, Leta accepta de l’intégrer dans son cabinet. A son arrivée à l’ANR, Kalev était encore novice dans les métiers de la sécurité et du renseignement. Leta décide de l’envoyer au CEFORED (Centre de formation des officiers de renseignements) situé à l’époque sur l’avenue des 3Z, dans la commune de la Gombe. C’était une importante structure de formation dans le domaine, dirigée à l’époque par celui que nous appelions Kolias. Kalev était incontestablement très intelligent. Il avait une remarquable capacité d’apprentissage et d’adaptation. Mais il était aussi particulièrement loquace. Il était surnommé « bouche trouée ». À ses débuts, il s’occupait essentiellement des aspects administratifs et financiers. L’homme apprenait vite. Après l’assassinat de Mzee Laurent-Désiré Kabila et l’arrestation de Leta dans le contexte de l’enquête qui a suivi, Joseph Kabila arrive au pouvoir. Didier Kazadi Nyembwe prend ensuite la direction de l’ANR. Il conserve une bonne partie de l’équipe existante. Kalev demeure dans le dispositif. Il poursuit progressivement son ascension, passant des fonctions de cabinet à des responsabilités beaucoup plus directement liées au renseignement et à la sécurité intérieure. Il devient notamment AP/DSI, à la tête du Département de la sécurité intérieure, avant d’être nommé par Joseph Kabila Administrateur général de l’ANR en 2011. Il restera à la tête de l’Agence jusqu’en 2019. Durant cette période, l’Agence a fait l’objet de très nombreuses accusations concernant des arrestations arbitraires, des détentions au secret, des mauvais traitements et des violations des droits fondamentaux, notamment à l’encontre d’opposants politiques, de militants et d’activistes. Ces accusations ont été documentées au-delà même du débat politique congolais et lui ont notamment valu des sanctions internationales. À mon sens, l’une des difficultés de cette période a été une confusion progressive entre les différentes fonctions de l’État : renseignement, police, parquet et parfois même justice. Or, sur le plan strictement professionnel, ces fonctions doivent être distinguées. Un service de renseignements existe précisément pour éclairer l’autorité politique légitime. Il doit permettre au Chef de l’État et aux institutions compétentes d’anticiper les menaces, de protéger les intérêts fondamentaux de la Nation et de disposer de l’information stratégique nécessaire à la décision. Le Chef de l’État doit donc pouvoir compter sur des services de renseignements puissants, professionnels, efficaces et totalement loyaux aux institutions de la République. Mais la véritable loyauté professionnelle ne consiste pas à dire au décideur ce que l’on pense qu’il souhaite entendre. Pour moi, la première loyauté d’un professionnel du renseignement envers le Chef de l’État consiste à lui présenter la réalité telle qu’elle est, même lorsqu’elle est difficile à entendre. Il faut renseigner, analyser, anticiper, alerter et conseiller. Et lorsque la loi confère au service certaines prérogatives particulières, celles-ci doivent être exercées dans le cadre prévu par la loi et dans le respect de la chaîne institutionnelle. C’est justement parce que le renseignement est un instrument essentiel du pouvoir d’État qu’il doit être extrêmement professionnel. Affaiblir les renseignements serait donc une erreur. L’enjeu est plutôt de les professionnaliser davantage et de veiller à ce que la puissance qui leur est accordée demeure au service de l’État, de ses institutions et des intérêts supérieurs de la Nation. C’est avec cette grille professionnelle qu’on doit regarder aujourd’hui le parcours de Kalev. Il serait malhonnête, simplement parce qu’il vient de mourir, d’effacer les accusations graves et les dérives qui ont marqué une partie de son passage à la tête de l’ANR. Mais il serait tout aussi malhonnête de réduire l’homme et toute sa carrière à cela. Concernant maintenant son décès, il faut faire preuve d’une très grande prudence. Les premières informations indiquent qu’il est décédé à Paris, où il se trouvait depuis plusieurs mois pour recevoir des soins. Son état de santé se serait fortement dégradé ces dernières semaines. Certaines informations évoquent une intervention chirurgicale, mais tant que sa famille ou une source médicale autorisée n’en précise pas davantage, je préfère ne pas aller au-delà. Lorsqu’un ancien patron des renseignements de cette importance disparaît, les rumeurs d’empoisonnement, d’élimination ou de règlement de comptes peuvent rapidement circuler. Mais un professionnel du renseignement ne construit pas une analyse à partir de rumeurs. Il travaille à partir des faits, des indices recoupés et des informations évaluées. À ce stade, il n’y a aucun élément sérieux permettant d’affirmer que sa mort aurait une origine autre que médicale. Avec Kalev disparaît néanmoins une véritable mémoire de l’appareil sécuritaire congolais. Un ancien patron du renseignement qui a passé autant d’années au cœur de l’État emporte nécessairement avec lui énormément d’informations, de dossiers, de réseaux et de secrets. Voilà pourquoi sa disparition dépasse la seule personne de Kalev Mutond. Elle referme progressivement une génération et une séquence particulière de l’histoire du renseignement congolais, depuis les dernières années de Mzee Laurent-Désiré Kabila jusqu’à la fin du pouvoir de Joseph Kabila. On gardera du disparu deux images : celle de l’homme intelligent encore en apprentissage du métier ; et celle de l’homme devenu ensuite l’un des personnages les plus puissants et les plus redoutés de l’appareil sécuritaire du régime précédent. Aujourd’hui, devant la mort, nos premières pensées vont naturellement à sa famille et à ses proches. Mais respecter le mort ne signifie pas réécrire l’histoire. L’histoire doit conserver ses lumières comme ses zones d’ombre. C’est précisément en regardant avec lucidité les réussites, les erreurs et les dérives du passé que l’on peut construire des services de renseignements plus professionnels, plus modernes et plus efficaces. Le renseignement c’est notamment la loyauté sans complaisance, la discrétion sans dissimulation, et la vérité au décideur sans falsification des faits. Biambamba Mbibi (O.R.)

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