Bras de fer Kinshasa-AFC/M23 sur les universités : « Je crains que demain tous ces étudiants soient enrôlés de force dans la rébellion »

Les établissements d'enseignement supérieur et universitaire de la province du Nord-Kivu, particulièrement ceux situés à Goma et dans les zones contrôlées par l'AFC/M23, sont à nouveau confrontés à une situation qui soulève de nombreuses interrogations sur leur fonctionnement et l'avenir des étudiants et du personnel académique.
Dans une note circulaire datée du 22 septembre 2026, la coordination politique de l'AFC/M23 fixe au 15 octobre prochain la rentrée académique 2026-2027 et soumet le fonctionnement des établissements à plusieurs conditions, notamment les résultats d'un contrôle de viabilité et, pour certaines institutions, l'obtention d'une autorisation préalable. Cette nouvelle orientation intervient alors que le secteur universitaire est déjà affecté par le bras de fer entre les autorités de Kinshasa et l'AFC/M23.
Pour le journaliste d'investigation Nicaise Kibel'Bel Oka, l'analyse de ces mesures doit d'abord passer par la question de la compétence et de la légitimité de l'autorité qui les prend. Interrogé par Opinion-info.cd, ce jeudi 24 septembre 2026, le directeur du journal Les Coulisses estime qu'il faut distinguer les actes posés par un gouvernement légal et ceux posés par un mouvement armé. À ses yeux, au-delà du contenu des décisions annoncées, c'est donc la question de savoir qui dispose de la compétence pour administrer l'enseignement supérieur qui se trouve au centre du débat.
L'une des inquiétudes les plus fortes exprimées par Nicaise Kibel'Bel Oka concerne le sort des étudiants après ces nouvelles mesures. Il estime que la décision de fermer ou de limiter le fonctionnement de certains établissements ne règle pas la question de leur avenir. « Parce que c'est bien de fermer, mais la suite, je crains que demain tous ces étudiants soient enrôlés de force dans les rangs de l'AFC/M23 », a-t-il déclaré. Une crainte qu'il présente comme l'une des conséquences possibles de l'incertitude créée autour de la poursuite des études dans les établissements concernés.
Cette interrogation intervient dans un contexte déjà marqué par des décisions prises par Kinshasa concernant les établissements universitaires situés dans les zones contrôlées par l'AFC/M23. En août dernier, le gouvernement congolais avait suspendu, jusqu'à nouvel ordre, les activités académiques et para-académiques dans onze établissements publics de Goma et de Bukavu, invoquant notamment la situation sécuritaire et la nécessité de préserver la sécurité des étudiants et du personnel ainsi que la régularité des titres académiques délivrés en RDC.
Dans son analyse, Nicaise Kibel'Bel revient également sur la question du personnel universitaire. Il estime que les décisions successives prises de part et d'autre placent les enseignants et les agents administratifs dans une situation particulièrement délicate. « Il faut maintenant se poser des questions. Est-ce que l'AFC/M23 est en mesure de payer les salaires des professeurs d'université, c'est-à-dire le personnel scientifique, le personnel académique et le personnel administratif ? », s'interroge-t-il.
Cette question prend une importance particulière après la décision prise en août par Kinshasa de suspendre les rémunérations de 48 membres du personnel de l'ESU accusés d'avoir rejoint l'AFC/M23, prêté allégeance au mouvement ou accepté d'exercer des fonctions sous son autorité.
Nicaise Kibel'Bel Oka estime toutefois que la principale difficulté réside dans ce qui pourrait suivre ces décisions. Selon lui, lorsqu'une institution est empêchée de fonctionner ou que son cadre administratif est modifié, une question fondamentale demeure : « Que deviennent ces étudiants ? Que devient le personnel ? » Il redoute notamment que l'incertitude sur la poursuite des études, les conditions d'enseignement et la reconnaissance des parcours universitaires ne fragilise davantage des étudiants déjà confrontés aux conséquences de la crise sécuritaire.
Il évoque également le risque de voir certains étudiants chercher à poursuivre leurs études à Kinshasa ou dans d'autres provinces administrées par le gouvernement central.
Le journaliste d'investigation met également en avant la question de la continuité et de la reconnaissance des formations. Selon lui, même si certains étudiants parviennent à poursuivre leur parcours ailleurs, des difficultés pourraient apparaître concernant l'équivalence des cours et la reconnaissance des formations suivies dans les établissements concernés. Il estime que cette situation pourrait particulièrement toucher les étudiants des institutions privées. Cette préoccupation rejoint celle déjà exprimée par Kinshasa, qui avait justifié sa suspension d'août par la volonté de préserver la régularité des cursus et la valeur des titres académiques délivrés en RDC.
Face à cette situation, il considère que la marge d'action du gouvernement central demeure limitée dans les zones où il n'exerce pas effectivement son autorité. Il estime que Kinshasa peut principalement communiquer, dénoncer et condamner les décisions prises sur place, mais qu'il lui est difficile d'en assurer directement l'application. De son côté, il appelle l'AFC/M23 à faire preuve de retenue dans un domaine aussi sensible que l'enseignement supérieur. « Il est mieux qu'ils s'abstiennent de poser des actes qui énervent la Constitution et qui énervent la nation », soutient-il.
Au-delà du bras de fer entre Kinshasa et l'AFC/M23, la succession de ces décisions fait ainsi peser une incertitude sur l'avenir académique de milliers d'étudiants et sur les conditions de travail des enseignants à Goma et dans les autres zones concernées. La première suspension décidée par Kinshasa en août avait déjà interrompu les activités académiques de plusieurs établissements publics ; les nouvelles directives de l'AFC/M23 viennent désormais définir leurs propres conditions de fonctionnement pour la rentrée du 15 octobre.
Pour les étudiants, les conséquences pourraient également dépasser la seule question de la rentrée académique. La circulaire de l'AFC/M23 classe les établissements du Nord-Kivu selon trois catégories : viables, moyennement viables et non viables. Parmi les établissements publics, l'Université de Goma est classée viable, tandis que l'ISTM-Goma, l'ISTA-Goma, l'ISC-Goma et l'ISP-Goma sont classés moyennement viables. D'autres institutions publiques de la province sont, elles, classées non viables. Du côté des établissements privés, l'ULPGL-Goma, l'UC La Sapientia et l'ISIG figurent parmi les institutions déclarées viables. Cette classification signifie que tous les établissements ne se trouvent pas dans la même situation face à la rentrée annoncée.
Cette inquiétude n'est pas nouvelle. Le 17 septembre, des représentants des étudiants de Goma et de Bukavu avaient demandé au gouvernement de lever ou de reporter la suspension des activités académiques dans les établissements publics concernés. Dans un mémorandum remis à la MONUSCO, ils avaient estimé que la mesure affectait directement les étudiants, tout en affirmant n'être impliqués ni de près ni de loin dans la crise sécuritaire. La situation place ainsi les étudiants au cœur d'un conflit institutionnel qui dépasse largement les amphithéâtres et les salles de cours.
Dans ce contexte, l'enjeu ne se limite plus à savoir quelle autorité administre les universités : il concerne également la continuité des études, la situation des enseignants, la reconnaissance des parcours et, plus largement, la capacité du système universitaire à préserver les étudiants des effets du conflit.