Ethiopie : La guerre dans le Tigré, un risque de crise sous-régionale

Des combats ont repris dans le Tigré , dans le nord de l' Ethiopie . Les forces tigréennes ont lancé une offensive d'envergure, le 23 septembre, et des affrontements ont également été signalés dans les régions voisines de l'Afar et de l'Amhara. Cette flambée de violence menace les accords de paix signés à Pretoria en novembre 2022, pour mettre fin à la précédente guerre du Tigré.
Pour Martin Plaut, journaliste britannique spécialiste de la région, le danger est réel : "Si le conflit venait à s'étendre et à impliquer l'Erythrée et l'Ethiopie, il pourrait aussi impliquer les forces soudanaises et faire sombrer toute la région dans la guerre."
L'Union africaine ( UA ) a fait part de sa profonde préoccupation. Dans une déclaration du 23 septembre, le président de la Commission de l'UA, Mahmoud Ali Youssouf, a mis en garde contre les nouvelles alliances politiques et militaires susceptibles de réduire à néant les progrès réalisés depuis 2020.
L'organisation appelle à une cessation immédiate des hostilités et à une reprise du dialogue dans le cadre de l'accord de Pretoria.
Le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) s'est récemment associé à six autres groupes armés éthiopiens, dans une alliance visant à renverser le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed . Parmi eux, figure le mouvement Amhara Fano, qui avait combattu le TPLF lors de la guerre précédente.
Même si cette coalition ne constitue pas une force militaire unifiée, elle pourrait obliger le gouvernement à faire face à plusieurs fronts simultanément.
Les affrontements dans la région d'Afar sont particulièrement sensibles. Cette région abrite l'axe routier stratégique reliant l'Ethiopie à Djibouti, passage essentiel pour le commerce extérieur du pays. Au-delà de l'Afar, se trouve l'Erythrée.
Lors de la guerre du Tigré, entre 2020 et 2022, les troupes érythréennes avaient combattu aux côtés des forces fédérales éthiopiennes contre le TPLF. Mais les relations entre Addis-Abeba et Asmara se sont depuis dégradées.
Les ambitions éthiopiennes d'accéder à la mer Rouge nourrissent les inquiétudes de l'Erythrée. Addis-Abeba accuse également Asmara de soutenir des groupes armés hostiles au gouvernement, ce que l'Erythrée dément.
Une implication directe de l'Erythrée modifierait profondément la nature du conflit et lierait davantage le Tigré à la guerre qui ravage le Soudan voisin.
Le Soudan est en guerre depuis 2023. Les combats opposent les Forces armées soudanaises (SAF) aux Forces de soutien rapide (RSF), dans un conflit qui a déjà provoqué l'une des plus graves crises humanitaires au monde.
Selon Martin Plaut, l'Ethiopie et l'Erythrée sont déjà indirectement impliquées, chacune soutenant un camp différent. Les Emirats arabes unis sont régulièrement accusés d'aider les RSF, tandis que l'Erythrée, l'Egypte et l'Arabie saoudite sont présentées comme proches des Forces armées soudanaises.
Pour le journaliste britannique, un affrontement ouvert entre l'Ethiopie et l'Erythrée pourrait provoquer une réaction en chaîne : "Étant donné que les Émirats arabes unis soutiennent les Forces de soutien rapide (RSF) et que les Saoudiens soutiennent les Érythréens et les Forces armées soudanaises, tout cela pourrait s'amplifier et un conflit pourrait en entraîner un autre."
Les risques dépassent le seul cadre soudanais. La position stratégique de l'Erythrée, notamment grâce au port d'Assab et à sa proximité avec le détroit de Bab el-Mandeb, en fait un acteur majeur de la sécurité en mer Rouge.
L'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis ont développé d'importants intérêts politiques, économiques et sécuritaires dans la Corne de l'Afrique. Sans former de blocs militaires officiels, ces acteurs contribuent à créer des réseaux d'influence reliant plusieurs conflits de la région.
Jalale Getachew Birru, analyste senior pour l'Afrique de l'Est au sein de l'Armed Conflict Location & Event Data Project (Acled), souligne également que ce conflit ne peut être considéré isolément et déclare à la DW : "Depuis que les Israéliens ont reconnu le Somaliland, les superpuissances régionales ont évolué et se sont réorganisées. Et ce que nous observons également en Éthiopie est identique : différents acteurs régionaux et internationaux prennent parti. On observe ce phénomène aussi bien sur le territoire éthiopien que dans les pays voisins. Par exemple, au Soudan et en Somalie. Le cas de l'Éthiopie n'est donc pas un cas isolé dans la Corne de l'Afrique. Il implique également les pays voisins et se manifeste dans l'ensemble des pays de la Corne de l'Afrique."
Rien n'indique l'existence d'une alliance militaire unique allant du Tigré au Golfe. Les groupes armés éthiopiens poursuivent des objectifs distincts, l'Erythrée pourrait choisir de ne pas intervenir directement et les protagonistes de la guerre soudanaise ont leurs propres priorités.
Mais les conflits n'ont pas besoin d'être coordonnés pour s'alimenter mutuellement.
La guerre du Tigré de 2020 à 2022 a fait des centaines de milliers de morts et déplacé des millions de personnes. Si les combats devaient se prolonger ou attirer davantage d'acteurs extérieurs, les conséquences humanitaires pourraient être à nouveau dramatiques.
Martin Plaut met en garde : "Il y a assurément un risque que ce conflit devienne extrêmement sanglant. Après tout, 600 000 personnes ont perdu la vie lors du dernier conflit au Tigré". Avant d'ajouter : "Espérons que ça ne prenne pas cette tournure."
Si l'Erythrée intervenait directement, si le conflit se connectait davantage à la guerre du Soudan ou aux rivalités qui se jouent autour de la mer Rouge, la nouvelle guerre en Ethiopie pourrait rapidement dépasser les frontières du pays et s'inscrire dans une dynamique régionale beaucoup plus large.