Cum Patria : la RDC au-dessus de tout

Il arrive un moment où l’on ne peut plus se cacher derrière son parti, son leader, sa coalition ou son ambition. Ce moment est arrivé. Avec la patrie. La République démocratique du Congo est aujourd’hui prise dans un étrange paradoxe. Une partie de son territoire reste au cœur d’une guerre qui menace directement sa souveraineté, pendant qu’à Kinshasa la classe politique se déchire autour du dialogue national, de la Constitution, du référendum et déjà, en filigrane, de 2028. La guerre est à l’Est. Mais la bataille politique est partout. Et le danger serait que la seconde finisse par faire oublier la première. Le président Félix Tshisekedi a lancé son dialogue national . L’opposition en conteste le format. Certains réclament davantage d’inclusivité. D’autres posent des préalables. Une question particulièrement sensible traverse désormais tout le débat : peut-on combattre la République par les armes et réclamer ensuite une place à sa table politique grâce au rapport de force créé par ces mêmes armes ? La RDC connaît cette mécanique. Prendre les armes. Occuper. Tuer. Déplacer des populations. Créer une crise. Négocier. Puis transformer le fusil en passeport pour le pouvoir. Ce cycle a trop longtemps empoisonné l’histoire politique congolaise. Le sénateur Jean Bamanisa l’a résumé récemment : le cycle de la prise des armes pour accéder aux fonctions doit prendre fin. C’est précisément ici que Cum Patria cesse d’être un slogan. Dialoguer, oui. Mais dialoguer ne peut pas signifier institutionnaliser la prime à la kalachnikov. La République doit parler à ses opposants politiques. Elle doit entendre ceux qui contestent le pouvoir, y compris radicalement, dès lors que cette contestation s’exerce dans le cadre politique. Mais la démocratie se condamnerait elle-même si elle envoyait à chaque ambitieux ce message terrible : lorsque les urnes ne vous donnent pas le pouvoir, prenez un territoire et revenez négocier. Un bulletin de vote et une arme ne peuvent pas ouvrir la même porte. Voilà une ligne que le Congo devra tôt ou tard avoir le courage de tracer. Mais cette exigence ne concerne pas seulement l’opposition ou les groupes armés. Elle concerne également le pouvoir. Soutenir la République n’oblige personne à soutenir Félix Tshisekedi. Manifester contre une politique publique n’est pas déclarer la guerre à la nation. Dans une République digne de ce nom, l’opposition n’est pas tolérée : elle est légitime. Et lorsqu’elle manifeste pacifiquement, l’État doit la protéger autant qu’il protège ceux qui manifestent en faveur du pouvoir. La Coalition Article 64 est descendue dans la rue contre toute modification de la Constitution. L’UDPS et ses alliés mobilisent à leur tour pour défendre leur lecture des enjeux institutionnels et politiques. Que les uns marchent contre. Que les autres marchent pour. C’est la démocratie. Mais qu’on ne transforme pas le Congo en deux patries : celle de ceux qui applaudissent le Président et celle de ceux qui veulent son départ. Il n’existe qu’une seule République. Et au milieu de cette confrontation monte une autre question explosive : la Constitution. Faut-il la modifier ? La réviser ? Organiser un référendum ? Quels articles ? Dans quel objectif ? Avec quelles garanties ? Ce débat ne peut pas être traité comme une simple bataille de communication entre majorité et opposition. Une Constitution n’est pas un tract électoral. Elle appartient autant à celui qui gouverne aujourd’hui qu’à celui qui pourrait gouverner demain. La majorité a donc la responsabilité d’expliquer précisément ce qu’elle veut changer et pourquoi. L’opposition, elle, a le droit de combattre politiquement toute initiative qu’elle estime dangereuse, mais elle doit également porter cette bataille sur le terrain des arguments, du droit et de la mobilisation pacifique. La Constitution ne doit devenir ni un fétiche que personne ne peut discuter. Et pendant que Kinshasa s’enflamme autour de ces débats, l’Est nous ramène à l’essentiel. L’AFC/M23 demeure au centre de la crise sécuritaire. Les accusations d’exactions, d’exploitation des ressources et de circuits illicites autour des minerais rappellent que cette guerre n’est pas seulement une affaire de positions militaires. Derrière chaque territoire disputé se trouvent des populations, des ressources, des intérêts économiques et, surtout, une souveraineté congolaise mise à l’épreuve. C’est ici que majorité et opposition devraient pouvoir prononcer la même phrase sans hésiter : Le Congo n’est pas négociable. On peut combattre Tshisekedi politiquement. On peut combattre Fayulu politiquement. On peut contester l’UDPS, Ensemble, LAMUKA ou n’importe quelle autre force politique. Mais lorsque l’intégrité territoriale est en jeu, la frontière entre adversaire politique et ennemi de la République doit rester parfaitement visible. L’opposition ne doit pas avoir à choisir entre combattre le pouvoir et défendre son pays. Cum Patria. Cela signifie que lorsque l’État se trompe, on le dit. Lorsque l’opposition se trompe, on le dit. Lorsque le pouvoir abuse, on le dénonce. Lorsque la République est attaquée, on la défend. Sans calcul. Le Parlement qui vient d’ouvrir sa session de septembre est lui aussi devant cette responsabilité. Il peut devenir une caisse de résonance supplémentaire de la confrontation politique. Ou redevenir l’endroit où majorité et opposition s’affrontent sans que la République elle-même soit mise en jeu. Car il existe un Congo derrière les discours. Celui du père de famille qui compte ses francs avant de rentrer chez lui. Celui du jeune diplômé qui cherche du travail. Celui de la famille qui attend l’électricité. Celui des populations déplacées de l’Est . Celui du militaire envoyé au front. Celui de l’enseignant qui attend son salaire. Celui du malade qui cherche des soins. Ce Congo-là ne demande pas à ses dirigeants de s’aimer. Il leur demande de ne pas le sacrifier à leurs ambitions. C’est peut-être le principal danger de notre époque politique. La République démocratique du Congo est plus vieille qu’un mandat et plus grande qu’un homme. Félix Tshisekedi passera. Ses opposants passeront. Des opposants d’aujourd’hui gouverneront peut-être demain. Des gouvernants d’aujourd’hui connaîtront peut-être à leur tour les bancs de l’opposition. Mais après eux, il faudra encore qu’il reste un Congo. Voilà pourquoi le véritable clivage ne devrait jamais être seulement : pouvoir contre opposition. Il devrait être ailleurs. Entre ceux qui considèrent l’État comme un patrimoine commun et ceux qui le traitent comme un butin. Entre ceux qui placent leur ambition dans la République et ceux qui placent la République dans leur ambition. Mais lorsqu’arrive la ligne rouge de la nation, il ne devrait rester qu’un seul camp : Cum Patria. Avec la patrie. Parce qu’au bout du compte, les hommes politiques ne sont que de passage. Rédaction À lire aussi Dialogue national : un saut dans le vide ? Les quatre points qui donneront la réponse Treize réserves, un budget, un dialogue : le Parlement au pied du mur Rubaya et Lomera : Amnesty documente dix-huit creuseurs tués et une route de l’or vers le Rwanda The post Cum Patria : la RDC au-dessus de tout appeared first on BETO .