Dialogue national : un saut dans le vide ? Les quatre points qui donneront la réponse

En trois semaines, le dialogue national convoqué par Félix Tshisekedi a reçu trois réponses de nature différente. Une ordonnance lui a donné un organe, le 13 septembre. Une coalition d’opposition a tenté de faire descendre la rue, le 15. Un prix Nobel a publié une note stratégique qui ne le refuse pas mais en conteste l’ordre. La question que tout le monde pose, savoir si ce dialogue est un saut dans le vide, n’appelle pas un pronostic. Elle appelle un inventaire : ce qui est déjà arrêté, ce qui ne l’est pas, et les points de passage où cela se verra. Ce qui est déjà arrêté Le contenant existe. Une ordonnance présidentielle, annoncée le 13 septembre par la porte-parole du chef de l’État, institue un comité d’organisation préliminaire du dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État. Ce comité est chargé des dispositions matérielles et logistiques, de l’identification des besoins financiers et sécuritaires, et des contacts avec les partenaires nationaux et internationaux. Il comprend un coordonnateur et un coordonnateur adjoint désignés par le président, des membres choisis par lui, et un secrétariat technique de onze experts. Il travaille sous l’autorité directe du chef de l’État, rend compte par le directeur de cabinet, et ses frais de fonctionnement sont à charge du Trésor public. Son mandat court sur toute la durée du processus. S’y ajoute le calendrier de trois mois que le chef de l’État s’est imposé en annonçant l’initiative, le 27 août. Voilà pour le sol déjà coulé : un organe, une chaîne de commandement, un financement public et une échéance. Ce que la rue a répondu en une semaine La Coalition Article 64 avait dit non à l’initiative dès le 28 août . Elle a voulu le démontrer dans la rue le 15 septembre, jour de la rentrée parlementaire. Le décompte de cette journée tient en quelques faits datés. Quatre villes ont empêché les marches la veille , la mairie de Kananga a suspendu les manifestations politiques, Lubumbashi a maintenu la sienne malgré l’interdiction et une centaine de militants y ont été détenus deux jours avant d’être libérés . La coalition a tenu le chef de l’État pour responsable de la mort d’un de ses militants . À Kisangani, le gouverneur a salué un boycott massif . Une semaine plus tard, ce mardi 22 septembre, l’UDPS est descendue à son tour, de la onzième rue de Limete au stade des Martyrs, sur un itinéraire arrêté par le gouverneur de la ville. Deux mobilisations, deux camps, et dans les deux cas un tracé décidé par l’autorité administrative. La rue a donc parlé deux fois en huit jours, et elle a dit deux choses opposées. La note de Mukwege ne refuse pas le dialogue, elle en conteste l’ordre Dans sa note stratégique pour une sortie de crise juste et durable, Denis Mukwege consacre une section au dialogue national. Il ne l’écarte pas. Il écrit qu’un dialogue « dont le format, les contours et les objectifs doivent être clairement établis » pourrait contribuer à renforcer la cohésion sociale, politique et institutionnelle, en s’inspirant du Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble initié par la CENCO et l’Église du Christ au Congo. Puis il pose trois objections de méthode. « Nous avons pris connaissance de l’allocution prononcée le 27 août 2026 par le Président Tshisekedi annonçant un dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État et regrettons que l’initiative ne vienne pas d’un acteur neutre et ne soit pas accompagnée au préalable par des mesures de décrispations politiques pour apaiser les tensions », écrit-il. La troisième est la plus lourde de conséquences : « De plus, pour être véritablement national, ce dialogue devrait se dérouler une fois que la souveraineté de l’État sera rétablie sur l’ensemble du territoire national. » Autrement dit, ce n’est pas le principe qui est en cause, c’est la place du dialogue dans la séquence. Le Nobel demande par ailleurs de reporter le débat sur la révision constitutionnelle, en invoquant les articles 219 et 220 de la Constitution, dans un pays en état de guerre, sous état de siège dans les provinces orientales, et confronté à une épidémie d’Ebola qu’il décrit comme devenue la plus meurtrière de l’histoire du pays en moins de cent jours. C’est la continuité de sa lettre ouverte du 30 juin et de sa mise en garde du 26 août sur les universités du Kivu . Ce que la note place avant le dialogue La hiérarchie des priorités que dresse le document éclaire la troisième objection. La priorité immédiate y est l’application intégrale de la résolution 2773 du Conseil de sécurité : cessez-le-feu immédiat et inconditionnel, retrait des forces rwandaises du territoire congolais et de leur soutien au M23, démantèlement des administrations parallèles dans les zones occupées. Viennent ensuite des sanctions ciblées contre les responsables politiques et militaires impliqués, le renforcement des mécanismes de surveillance du cessez-le-feu, et l’inclusion dans le prochain mandat de la MONUSCO d’un soutien à la mise en place d’un tribunal pénal spécial pour le Congo et de chambres spécialisées mixtes. Puis une conférence internationale sur les Grands Lacs, dont la note précise que l’initiative devrait venir d’un État neutre, non limitrophe de la RDC. Le document tranche au passage un débat régional : le principe de subsidiarité, qui veut des solutions africaines aux problèmes africains, « a atteint ses limites », écrit-il, parce que les crimes commis ont un caractère international et que les enjeux du contrôle des minerais critiques sont d’ordre global. Deux logiques qui ne se rencontrent pas encore D’un côté, une logique de cohésion d’abord : un pays qui se parle à lui-même est plus fort face à l’agression, et attendre le rétablissement de la souveraineté pour se parler revient à laisser l’occupant fixer le calendrier intérieur. C’est le sens de l’appel lancé à la rentrée parlementaire par le président de l’Assemblée nationale, qui a invité à saisir la main tendue . De l’autre, une logique de séquence : un dialogue tenu pendant l’occupation d’une partie du territoire ne peut pas être national, et il risque de servir de solde de tout compte politique intérieur à un problème de souveraineté extérieure. Un fait récent complique les deux raisonnements. Le Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme écrit, pour le premier semestre 2026, que le retrait de l’AFC/M23 d’Uvira puis de la plaine de la Ruzizi n’a pas amélioré la protection des civils, en raison de représailles, de nouveaux déplacements et de l’intensification des hostilités dans les hauts plateaux. Le rétablissement de la souveraineté n’est donc pas une ligne que l’on franchit un matin : c’est un processus qui peut avancer sur une carte et reculer dans la vie des gens. Attendre qu’il soit achevé, c’est attendre une date que personne ne sait fixer. Ne pas l’attendre, c’est convoquer vingt-six provinces dont deux chefs-lieux sont occupés . Quatre points de passage, et une date pour chacun Un saut dans le vide se reconnaît à l’absence de sol. Voici les quatre endroits où l’on saura s’il y en a un. Les noms. Le coordonnateur et son adjoint sont désignés par le chef de l’État. Leur profil dira si le comité est un organe logistique ou un organe politique, et s’il est lisible par ceux qui ont dit non. Les mesures de décrispation. C’est la condition que pose la note de Mukwege, et elle est vérifiable : sort des militants interpellés lors des marches, régime des autorisations de manifester, accès des médias. Les huit derniers jours ont produit de la matière dans les deux sens. Le lieu et le tiers. Le porte-parole du gouvernement a tranché sur le lieu, en écartant une messe de plus à l’étranger . Reste le tiers : la CENCO a déjà réuni dans la même salle le porte-parole du gouvernement, Martin Fayulu et Marie-Ange Mushobekwa . Une initiative portée par les confessions religieuses répondrait à l’objection de l’acteur neutre sans déplacer le dialogue hors du pays. Le périmètre. Comment consulte-t-on les habitants de Goma et de Bukavu, et les millions de déplacés, sans transformer leur absence en approbation tacite. La réponse à cette question déterminera, plus que toute autre, si le mot national est tenu. Ces quatre points ont ceci de commun qu’ils se constatent, à date, sans avoir à croire personne sur parole. C’est à eux qu’il faudra revenir dans trois mois, quand l’échéance que le chef de l’État s’est donnée arrivera à son terme. The post Dialogue national : un saut dans le vide ? Les quatre points qui donneront la réponse appeared first on BETO .