Appui extérieur : la Banque mondiale et le pari des capitaux privés en Afrique

TRIBUNE – À mesure que l’aide publique au développement recule, la Banque mondiale veut faire des capitaux privés un moteur majeur du financement de l’Afrique. La progression est spectaculaire. Mais, derrière les chiffres, une question demeure : cette stratégie peut-elle réellement répondre aux besoins des économies les plus fragiles du continent ? Le chiffre est spectaculaire. En quatre ans, les capitaux privés mobilisés par la Banque mondiale en Afrique sont passés de 9 à 22 milliards de dollars, soit une progression de 150 %. Cette performance, annoncée le 17 septembre, intervient dans un contexte particulièrement contraint : l’aide publique au développement destinée au continent a diminué de 26 % en 2025. Le contraste est parfois révélateur d’une transformation profonde du financement du développement. Alors que les ressources publiques se raréfient et que les besoins en infrastructures, en énergie, en numérique, en santé et en emploi restent considérables, les institutions internationales cherchent de plus en plus à faire appel aux investisseurs privés. Pour la Banque mondiale, il ne s’agit plus seulement de financer directement des projets. Il faut également créer les conditions permettant aux investisseurs de prendre le relais. Réduire le risque pour attirer le capital Le principal obstacle est bien connu : investir dans de nombreux marchés africains peut être perçu comme plus risqué que dans les économies développées. Risque politique, fragilité des infrastructures, taille limitée de certains marchés, incertitudes réglementaires, coût du financement ou encore volatilité des monnaies locales peuvent décourager les investisseurs, même lorsque les projets présentent un intérêt économique évident. La Banque mondiale tente donc de modifier l’équation en prenant elle-même une partie du risque. Les garanties financières constituent l’un des instruments privilégiés de cette stratégie. L’institution peut ainsi garantir une partie d’une opération, réduisant l’exposition des investisseurs privés et rendant des projets auparavant jugés trop risqués plus acceptables. En Côte d’Ivoire, par exemple, près de 30 millions de dollars ont été garantis sur une opération de plus de 100 millions de dollars destinée à financer près de 600.000 nouveaux branchements électriques. Le mécanisme est simple dans son principe : en acceptant de couvrir une partie du risque, l’institution publique internationale contribue à faire entrer des capitaux privés dans des secteurs où ils n’auraient peut-être pas été investis seuls. C’est l’une des grandes évolutions de la finance du développement : l’argent public ne sert plus uniquement à financer directement les infrastructures. Il sert aussi à débloquer plusieurs fois son montant en investissements privés. Le défi des monnaies locales La question du risque ne se limite cependant pas à la solidité financière d’un projet. Pour un investisseur international, la monnaie constitue également un enjeu majeur. Un projet peut être rentable en monnaie locale et pourtant devenir beaucoup moins intéressant lorsque la monnaie du pays se déprécie face au dollar ou à l’euro. La Banque mondiale cherche donc à développer des mécanismes permettant de limiter cette exposition au risque de change. Elle augmente également ses financements en monnaies locales. Cette évolution est importante pour une autre raison : elle peut favoriser la participation des investisseurs africains eux-mêmes. L’objectif n’est donc pas seulement de faire venir des capitaux étrangers. Il s’agit aussi de contribuer à la construction de marchés financiers locaux capables de financer une partie du développement du continent. Car l’Afrique ne manque pas uniquement de capitaux. Elle souffre aussi d’un déficit de mécanismes permettant de transformer l’épargne disponible en investissements de long terme. Le paradoxe des pays les plus pauvres C’est pourtant ici que se trouve la principale limite de cette stratégie. Les capitaux privés sont précisément les plus difficiles à mobiliser là où les besoins sont souvent les plus importants. Dans les pays à faible revenu, les capitaux privés mobilisés par la Banque mondiale sont restés quasiment stables, autour de 3 milliards de dollars. Ce constat rappelle une réalité fondamentale : le capital privé recherche d’abord un rendement ajusté au risque. Or, les économies les plus pauvres cumulent souvent les facteurs qui rendent les investissements difficiles : marchés étroits, infrastructures insuffisantes, faible pouvoir d’achat, systèmes financiers peu développés, risques de change élevés et environnement institutionnel parfois fragile. Les garanties publiques peuvent réduire une partie de ces risques. Elles ne peuvent cependant pas, à elles seules, transformer tous les projets de développement en investissements immédiatement rentables. C’est toute l’ambivalence du modèle. D’un côté, mobiliser davantage de capitaux privés est indispensable. Aucun acteur public, aussi puissant soit-il, ne pourra financer seul les besoins considérables de l’Afrique en matière d’électricité, de transport, de logements, d’eau, d’industrie ou de numérique. De l’autre, les secteurs et les territoires qui ont le plus besoin de financement sont souvent ceux qui offrent les rendements les moins immédiats. L’argent privé ne remplacera pas l’argent public Il serait donc risqué de considérer la montée des capitaux privés comme une solution de remplacement à la diminution de l’aide publique au développement. Les deux financements ne répondent pas exactement aux mêmes logiques. L’investissement privé recherche généralement une rentabilité. L’aide publique peut, elle, financer des infrastructures sociales ou des programmes dont les bénéfices économiques et sociaux sont essentiels mais dont la rentabilité financière est faible, voire inexistante. Une école dans une zone rurale isolée, un réseau d’eau potable dans une région pauvre ou certains programmes de santé publique peuvent avoir une immense valeur collective sans constituer pour autant des investissements susceptibles d’attirer spontanément des fonds privés. La question n’est donc pas de choisir entre financement public et financement privé. Il s’agit plutôt de savoir comment les articuler. Le rôle des institutions de développement peut précisément consister à intervenir là où le marché ne peut pas encore fonctionner seul : financer les infrastructures de base, renforcer les institutions, réduire certains risques, structurer les projets et créer progressivement les conditions permettant au secteur privé d’intervenir. Une nouvelle architecture du financement africain La progression des capitaux privés mobilisés par la Banque mondiale témoigne ainsi d’une mutation plus large. Le financement du développement africain est en train de devenir plus complexe. Il repose désormais sur un ensemble d’acteurs : États, banques multilatérales de développement, investisseurs institutionnels, banques commerciales, fonds d’investissement, entreprises et marchés financiers locaux. Dans cette nouvelle architecture, la Banque mondiale cherche moins à être le seul financeur qu’à devenir un catalyseur de capitaux. L’enjeu sera toutefois de mesurer cette réussite autrement que par le seul volume de dollars mobilisés. Il faudra aussi regarder où va cet argent, quels secteurs il finance, quels pays en bénéficient, à quel coût, avec quels effets sur l’emploi, l’accès à l’énergie, les infrastructures et la croissance, et surtout si les pays les plus pauvres parviennent réellement à en bénéficier. Car mobiliser 22 milliards de dollars constitue une performance financière importante. Mais le véritable défi du développement africain est ailleurs : faire en sorte que les capitaux atteignent également les territoires et les populations pour lesquels la logique traditionnelle du marché ne suffit pas. À l’heure où l’aide publique recule, le continent a besoin de davantage de capitaux privés. Mais il a surtout besoin d’une combinaison intelligente entre argent public, garanties, investissements privés et ressources locales. Le pari de la Banque mondiale ne sera donc pleinement réussi que lorsque l’effet de levier financier se traduira par un effet de levier sur le développement. C’est à cette condition que les milliards mobilisés pourront dépasser la performance comptable pour devenir un véritable instrument de transformation économique et sociale de l’Afrique. Olivier KAFORO