A la tête du FRN, Joseph Kabila pourrait chercher à redevenir un acteur politique incontournable en RDC

L’annonce de Joseph Kabila rebat les cartes du paysage politique congolais et relance les interrogations sur les soutiens dont il pourrait bénéficier, en RDC comme à l’étranger. Pour de nombreux observateurs, l’ancien président cherche à retrouver une place centrale dans le jeu politique et à peser de nouveau sur les dynamiques sécuritaires et diplomatiques liées à la crise dans l’est du pays.
Selon le politologue Christian Moleka, Joseph Kabila apparaît comme un acteur politiquement isolé, l’AFC/M23 étant exclu du dialogue national porté par le président Félix Tshisekedi. En prenant la tête du FRN, il chercherait à redevenir un acteur incontournable de la crise et à s’imposer dans toute future négociation. Son discours adresse également des messages à Kigali, aux pays de la région et à Washington , afin de rappeler son influence auprès des acteurs susceptibles de peser sur le conflit.
La question des soutiens extérieurs reste toutefois ouverte. Si la Chine devrait demeurer fidèle à sa politique de non-ingérence, Joseph Kabila semble chercher à regagner de l'influence du côté de Washington, comme le rappelle Christian Moleka. "Ce qui est intéressant à suivre, c’est davantage le positionnement de chaque acteur vis-à-vis de Washington. Si Kinshasa vend l’accord de Washington comme un facteur de stabilité, comme une garantie à l’accès des États-Unis aux ressources stratégiques, le président Kabila a fait le même message. Félix Tshisekedi ou pas, les accords signés s’inscrivent dans la continuité de l’État et donc lui, comme alternative, pourrait maintenir les mêmes accords. Tout le monde lance le même signal vers Washington."
La RDC et le Rwanda sont tous deux des partenaires des États-Unis, ce qui soulève la question d’un éventuel arbitrage américain entre les deux pays.
Cependant, précise Joshua Walker, chercheur associé au Chatham House Africa Programme, Washington évalue encore les implications politiques et sécuritaires de l’annonce de Joseph Kabila. Déjà engagé dans le processus de Doha, les États-Unis ont également sanctionné l’ancien président congolais et disposent d’intérêts importants dans la stabilisation de l’est de la RDC, ainsi que dans leur partenariat économique avec Kinshasa.
Plus qu’un choix entre Kigali et Kinshasa, Washington chercherait surtout à faire respecter les engagements pris par ses partenaires. "Je crois que Washington veut garder la possibilité de revenir à de meilleures relations avec le Rwanda s’il retire ses troupes et cesse de soutenir le M23, désormais intégré au FRN", précise Joshua Walker.
Au-delà du rôle de Washington, la réaction des pays de la région sera également déterminante. Pour Bram Verelst, chercheur à l'Institut d'études de sécurité (ISS), l'implication de Joseph Kabila aux côtés d'une rébellion armée pourrait pousser certains États à s'investir davantage.
Les discussions en cours au sein de la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL), à Lusaka, constitueront un premier test de cette mobilisation régionale. Bram Verelst rappelle également que "Joseph Kabila a présenté le retrait de toutes les forces étrangères de la RDC comme une des voies de sortie de la crise. Cela concerne aussi les troupes ougandaises et burundaises présentes dans l’Est. La position de l’Ouganda face à cette nouvelle alliance sera donc importante à suivre."
Une éventuelle extension de la rébellion vers le Tanganyika ou le Katanga pourrait également entraîner une implication accrue d'autres pays voisins, notamment la Tanzanie et l’Angola poursuit le chercheur.
En annonçant son engagement à la tête du FRN, Joseph Kabila chercherait à accroître la pression sur Kinshasa. Parmi les scénarios évoqués figurent l’ouverture de négociations politiques, un partage du pouvoir ou encore un changement à la tête de l’État.
Sur le terrain militaire, l’effort de guerre continuerait toutefois de reposer largement sur le soutien du Rwanda et sur les revenus tirés de l’exploitation des ressources minières dans les zones contrôlées par le M23 dans l’est du pays.
Mais les appuis extérieurs ne suffiront pas. La capacité de Joseph Kabila à mobiliser des soutiens à l’intérieur du pays sera tout aussi déterminante. S’il peut vraisemblablement compter sur certains relais au Katanga, cela pourrait ne pas suffire, estime Erik Kennes, chercheur à l’Institut Egmont : " Certains disent que des gens vont arriver à Goma pour le soutenir, mais connaissant l’opportunisme de la plupart des figures politiques au Congo, plus il avance, plus il y a des gens qui vont à nouveau changer de camp. Évidemment, on n’en est pas encore là, mais jusqu’à maintenant, les réactions sont négatives. Il pourrait éventuellement réussir à mobiliser ce soutien politique qui dépendra de sa marge de manœuvre et de sa souplesse politique."
L’ancien président devra également élargir son influence au-delà de ses bastions traditionnels, notamment vers l’ouest du pays. Reste enfin l’inconnue de l’électorat kasaïen, largement acquis à Félix Tshisekedi.
À Kinshasa, un Conseil de défense s’est tenu le 14 octobre. Tout indique que les différentes médiations en cours peinent à s’imposer comme une véritable voie de sortie de crise. Dans ce contexte, les autorités semblent considérer avec sérieux la nouvelle posture adoptée par Joseph Kabila, dont le retour sur le devant de la scène pourrait rebattre durablement les cartes de la crise congolaise.