Avec le FRN, Joseph Kabila joue-t-il sa dernière carte politique en RDC ?

L'annonce de Joseph Kabila de créer le Front pour la refondation de la nation (FRN) présenté comme une refondation de l' AFC/M23 suscite de nombreuses interrogations quant aux implications politiques et sécuritaires de cette décision.
Dans cet entretien, Constantin Grund, représentant de la Fondation Friedrich Ebert en RDC, analyse les motivations de l'ancien président congolais, les conséquences possibles pour le processus de paix, le rôle du Rwanda et la manière dont cette évolution est observée depuis l'Europe.
Selon lui, cette initiative traduit avant tout l'affaiblissement politique de Joseph Kabila et ne remet pas en cause, à ce stade, la stabilité des institutions à Kinshasa.
DW : Joseph Kabila, ancien président de la République démocratique du Congo, a annoncé la création d'un nouveau mouvement qui se présente comme une refondation de l'AFC/M23. Dans une perspective européenne, comment cette annonce est-elle perçue ? Et quelles conséquences pourrait-elle avoir sur les efforts de l' Union européenne en faveur de la paix et de la stabilité en RDC ?
Constantin Grund : Je crois qu'il n'y a désormais plus de dialogue possible avec quelqu'un qui chapeaute un mouvement armé menant une rébellion contre la RDC. Joseph Kabila a été condamné à mort et il était déjà largement isolé politiquement ces derniers temps. Dans ce contexte, je ne vois pas comment le gouvernement pourrait poursuivre un dialogue susceptible de conduire à la paix avec cette nouvelle organisation.
DW : Selon vous, pourquoi Joseph Kabila fait-il ce choix aujourd'hui ?
Constantin Grund : Je pense qu'il joue sa dernière carte politique. À mes yeux, il n'a plus d'avenir politique en RDC, dans le cadre démocratique actuel. La seule option qui lui reste semble être de s'appuyer sur un mouvement armé susceptible de renverser le pouvoir en place à Kinshasa. C'est, selon moi, la logique qui sous-tend cette initiative.
Il faut également tenir compte du rôle du Rwanda et du président Paul Kagame . Cette évolution contribue en quelque sorte à "congoliser" davantage le conflit. Celui-ci était initialement perçu comme une confrontation entre Kigali et Kinshasa. En mettant Joseph Kabila au premier plan, l'objectif peut aussi être de déplacer l'attention et de réduire les accusations visant directement le Rwanda dans ce conflit.
DW : Cette situation rappelle inévitablement les événements de 1996-1997, lorsque Laurent-Désiré Kabila avait marché sur Kinshasa pour renverser Mobutu. Si je vous comprends bien, vous estimez qu'un scénario similaire est aujourd'hui peu probable ?
Constantin Grund : En politique, rien n'est totalement impossible. Mais si l'on regarde les rapports de force actuels, notamment le soutien dont bénéficie Kinshasa sur la scène internationale, en particulier de la part de Washington , je pense qu'une telle hypothèse reste très peu probable.
DW: Cette nouvelle configuration pourrait-elle conduire à un durcissement des sanctions internationales ?
Constantin Grund : Le Rwanda subit déjà aujourd'hui les effets de sanctions et d'une pression internationale significative. Cela peut d'ailleurs être l'une des raisons qui expliquent la mise en avant de Joseph Kabila à ce moment précis.
DW: Vous évoquez une pression importante sur Kigali. À quoi faites-vous référence concrètement ?
Constantin Grund : Je pense surtout à la stigmatisation politique dont le Rwanda fait l'objet sur la scène internationale. La RDC mène une offensive diplomatique efficace en se présentant comme le pays agressé. Jusqu'à présent, le Rwanda peine à contrebalancer cette perception au niveau international.
DW : Revenons à l'Union européenne. Ces dernières années, Bruxelles a renforcé sa coopération avec la RDC, notamment autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le cuivre, essentiels à la transition énergétique. Cette annonce de Joseph Kabila peut-elle susciter de nouvelles inquiétudes concernant la stabilité politique et sécuritaire du pays ?
Constantin Grund : Pour l'instant, je ne vois pas de conséquences majeures et immédiates. Les observateurs internationaux vont d'abord chercher à comprendre les véritables moteurs de cette dynamique autour de la refondation de cette rébellion. À ce stade, il est encore trop tôt pour mesurer l'impact concret de cette annonce.
DW : Sur le terrain, certains estiment que la RDC entre dans une nouvelle phase de crise. Partagez-vous cette lecture ? Ou cette séquence pourrait-elle, au contraire, conduire à une recomposition du paysage politique et ouvrir la voie à une solution politique ?
Constantin Grund : Tout dépend de ce que l'on entend par "crise" . Ce sont surtout les acteurs de l'opposition qui utilisent ce terme de manière récurrente. Au-delà des difficultés réelles que traverse une partie de la population, notamment en raison de l'inflation et de la hausse du coût de la vie, je ne pense pas que l'on puisse parler d'une crise politique généralisée. Le discours de la crise est aujourd'hui principalement porté par l'opposition.
DW : Dans le tableau que vous décrivez, Félix Tshisekedi apparaît comme l'homme fort du paysage politique congolais, tandis que Joseph Kabila semble affaibli et la C64 peine à trouver la voie. Selon vous, l'avenir politique reste-t-il ouvert ?
Constantin Grund : Oui, bien sûr. Mais à ce stade, je considère que le régime reste stable à Kinshasa. Il existe des débats et des tensions autour de la question du dialogue national, mais ils ne remettent pas fondamentalement en cause la stabilité de l'État. Pour l'instant, je ne dirais pas que le pays traverse une crise politique majeure.
DW : Monsieur Grund, merci d'avoir répondu à nos questions.