Focus Sahel Plus : la décolonisation des savoirs

Dans notre Focus Sahel Plus, nous allons notamment revenir sur ce vote de vendredi dernier [04.09.26] aux Nations Unies : l'Assemblée générale a adopté à une large majorité, à 164 voix "pour", une résolution appelée " Correct the Map " qui signifie littéralement "Corriger la carte".
Ce texte a été introduit par le Togo et soutenu par l' Union africaine . Il appelle à corriger la représentation des continents sur le planisphère, une représentation adoptée au XVIè siècle et qui déforme leur taille réelle. La taille de l'Afrique , en l'occurrence, est minimisée sur les cartes développées selon la projection dite de Mercator. Et c'est à cela que "Correct the Map" veut remédier.
Gerardus Mercator est un géographe, mathématicien et cartographe flamand né au début du XVIè siècle. Il cherche à représenter la Terre ronde sur une carte plate et met au point pour cela une projection qui permet aux marins de tracer leur route plus facilement. Pratique pour la navigation, cette carte devient la référence des grandes expéditions européennes. Cinq siècles plus tard, la projection de Mercator reste l'une des plus utilisées dans les manuels scolaires et les planisphères.
Le problème, c'est que cette projection déforme fortement les superficies à mesure qu'on s'éloigne de l'équateur. Pour préserver les angles et les directions, Mercator a trouvé cette solution qui fait que sur les cartes, les contrées du Nord, comme le Groenland, le Canada ou même l'Europe paraissent beaucoup plus grands qu'ils ne le sont dans la réalité. Surtout par rapport à l'Afrique et à l'Amérique du Sud.
Certains chercheurs reprochent donc à cette projection d'être flatteuse pour les Occidentaux surtout et d'avoir contribué à propager une vision eurocentrée du monde. Pour remettre un peu les choses dans leur contexte, sachez que l'Afrique est en fait 14 fois plus grande que le Groenland, ce qu'on ne voit pas sur les planisphères habituels.
L'initiative "Correct the Map" a en fait été lancée dès 2018 par deux organisations africaines : Africa No Filter et Speak Up Africa. Elle réclame de remplacer la projection de Mercator par une nouvelle projection dénommée " Equal Earth " qui rétablit les proportions réelles. Rapidement, "Correct the Map" a conquis les cœurs et les esprits en Afrique. L'Union africaine a mandaté le Togo pour promouvoir la campagne et obtenir une résolution de l'Assemblée générale de l'Onu.
Le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, est ensuite devenu le principal défenseur du texte à New York. Le Togo a mené les négociations "au nom du Groupe africain". Robert Dussey a ainsi déclaré, au micro de notre correspondant à New York, Jean-Claude Abalo :
"Nous ressentons un sentiment de fierté après l'adoption de cette résolution. Parce qu'enfin, l'Afrique est en train de se battre pour retrouver sa place dans le concert des nations. Correct the Map est une des actions importantes qui va dans le sens de la réparation que demandent les populations africaines. Depuis plus de quatre décennies, l'Afrique est en train de demander d'avoir deux sièges permanents et les P5, les cinq pays membres permanents [du Conseil de sécurité de l'Onu] ne veulent pas. On voit qu'il y a une hypocrisie internationale autour de l'Afrique et si nous ne le faisons pas, les populations vont le réclamer elles-mêmes. C'est pourquoi nous prenons cette initiative."
Au Togo, notre correspondant Noël Tadegnon a rencontré l'enseignant Daniel Noussiayovo. Sur le principe, il approuve l'initiative Correct the Map, mais avec prudence. Il se demande si " l'Union africaine elle-même joue son rôle par rapport aux Africains. (...) S i c'est seulement aller réclamer les dimensions de l'Afrique sur une carte, je préférerais qu'ils réclament les dimensions de l'Afrique sur le plan mondial, en termes d'économie, en termes de technologie, en termes de développement et en termes de bonne gouvernance. S'il y a une bonne volonté derrière cette demande de redimensionner la carte de l'Afrique, alors là nous allons acclamer nos dirigeants. Mais si c'est le fait juste pour réclamer quelque chose qui ne va rien apporter à l'Afrique, je trouve ça quand même que ce n'est pas bénéfique."
Maintenant que cette résolution est adoptée, cela signifie que la plupart des Etats-membres encouragent l'idée de changer la façon de dessiner les planisphères, a u moins en théorie. Mais pour être mis en pratique, il faudrait des décisions politiques au niveau de l'Union africaine, de l'Union européenne, par exemple. Le professeur Jürgen Zimmerer, historien et africaniste de l' Université de Hambourg , espère que cela pourra être mis en place.
"C'est un peu plus compliqué avec les cartes qu'avec les noms de lieux , reconnaît-il, mais on pourrait y arriver assez rapidement. Mais cela signifie justement – et c'est là que l'on en vient à la production des connaissances – que, puisque les entreprises de la tech comme celles qui utilisent le GPS sont basées aux États-Unis, et que les États-Unis ont voté contre la résolution, on peut supposer qu'ils ne la mettront pas en œuvre. Ils risquent d'user de leur pouvoir épistémique, donc en termes de création de connaissances, pour imposer leur volonté politique."
La cartographie est un dispositif symbolique qui renforce les hiérarchies politiques, économiques et diplomatiques, précise Jürgen Zimmerer qui en appelle à une prise de conscience en Europe :
"Je pense qu'il est actuellement très, très important, surtout pour l'Europe, de voir le monde tel qu'il est réellement et non tel qu'on le rêve , déclare le chercheur à la DW . Parce que l'Europe s'est tout de même repliée dans un monde imaginaire, les Européens rêvent le monde tel qu'ils le voudraient et où l'on continuerait à penser de la même manière. Alors que le reste du monde a une vision souvent plus réaliste. En d'autres termes, un tel choc face à la réalité, même dans ce domaine, ne pourrait qu'être salutaire pour l'Europe."
Romain Tiquet, lui, est historien de l'Institut des mondes africains, l' IMA , en France. Voici ce qu'il répond quand on lui demande si changer de projections et de cartes permettrait de régler le problème de fond de l'asymétrie des forces dans le monde. : "Bien évidemment que non. Mais cette initiative, elle a quand même une fonction politique et pédagogique très importante parce que ça permet déjà de produire un effet de décentrement, c'est de montrer, en fait, de rappeler, de déconstruire les conventions sur lesquelles on a construit des générations de savoir et donc d'inviter aussi la société à reconsidérer certaines représentations implicites du monde."
Changer les représentations implicites du monde, les imaginaires, en changeant les savoirs enseignés à l'école, c'est aussi l'objectif affiché par les autorités de la transition au Mali. Dorénavant, les élèves du secondaire apprendront l'étude approfondie de l'empire du Mali et des royaumes africains qui ont existé avant la colonisation. Ces thèmes remplaceront dans les programmes scolaires l'enseignement axé sur l'histoire de France et la révolution de 1789, notamment en classe de 9e année fondamentale (donc pour des élèves d'environ 14 ans et plus). Pour les autorités de la transition malienne, il s'agit là encore de modifier les enseignements pour asseoir davantage la souveraineté du Mali et marquer une nouvelle rupture avec l'ancienne puissance coloniale.
L'historien Romain Tiquet rappelle que les mouvements qui tentent de corriger l'image minorée d'un continent africain souvent réduit à la pauvreté, à la violence, mais aussi les mouvements destinés à revaloriser son histoire ont émergé il y a longtemps. On les qualifie souvent d'"afro-optimistes", en opposition à l'"afro-pessimisme", uniquement négatif, entretenu par les anciennes puissances coloniales, notamment. Mais ce que de nombreux africanistes prônent désormais, c'est un "afro-réalisme" qui rende compte de l'Afrique dans toute sa complexité.