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Féminicide au Cameroun : une hausse qui alerte

DW Afrique · 23 septembre 2026 · Source originale

Plus de soixante cas de féminicides ont été recensés au Cameroun depuis le début de l'année. En août dernier, huit femmes ont ainsi été tuées en l'espace seulement de huit jours. Face à l'ampleur du phénomène, les autorités ont mis en place, en juin dernier, des lignes d'alerte afin de permettre la dénonciation des violences basées sur le genre . Des mesures que jugent insuffisantes Maître Charlotte Tchakounté.

DW : Ces derniers temps, au Cameroun, les cas de féminicide sont en forte hausse. Comment est-ce que vous l'expliquez ?

Me Charlotte Tchakounté : Oui effectivement, les cas de féminicide vont croissant à un rythme alarmant, d'ailleurs particulièrement inquiétant pour ceux qui sont au front comme moi.

Je suis loin de lire dans la tête des tueurs et de ces violeurs tapeurs de femmes. Mais sur le plan purement technique, je dois dire qu'il y a le système de protection des femmes qui est entamé. Pas qu'il ne soit pas prévu par la loi, non. La loi camerounaise est assez outillée en matière de protection de la femme, encore qu'il y ait quelques spécificités particulières propres à la femme.

DW : Donc, vous voulez dire que les normes sociales en vigueur au Cameroun favorisent la domination masculine, c'est ça ?

Me Charlotte Tchakounté : Non, je ne dirai pas ça. La loi ne l'a pas dit. C'est vrai que sur le plan culturel, il y a un peu ça. Nous sommes de ce système dit patriarcal , mais la loi va au-delà de la culture.

La culture doit s'accommoder à la loi. Donc moi, je ne peux pas dire que les normes sociales favorisent les hommes ou pas, mais il y a un rôle étatique à jouer. L'État doit prendre ses responsabilités pour que les mentalités changent.

Dans ce but-là et en dehors de l'État, il y a les acteurs de la justice et des enquêteurs qui doivent effectivement jouer leur rôle.

Parce que je suis sûr que si ces intermédiaires de la justice jouaient leur rôle, la situation de la femme ne serait pas aussi lamentable dans notre pays.

DW : Alors au Cameroun, le terme féminicide n'est pas explicitement reconnu dans le code pénal, les faits étant généralement poursuivis sous la qualification de meurtre. C'est pourquoi plusieurs organisations de la société civile demandent l'adoption de dispositions spécifiques contre les violences basées sur le genre et un renforcement de la protection des femmes. Qu'est-ce que vous en pensez ?

Me Charlotte Tchakounté : J'ai suivi ça, j'ai écouté ça. J'ai fait beaucoup de plateaux avec plusieurs femmes qui soutiennent ça. Mais moi, praticien habitué à la défense, à l'accompagnement de ces femmes sur le terrain, je suis convaincu que, même si on venait à revoir la loi, à intégrer dans le code pénal la notion de féminicide, rien ne changerait si ceux qui sont appelés à protéger les femmes en appliquant ces nouvelles lois qui auraient intégré la notion de féminicide ne faisaient pas leur travail.

En ce moment, je déplore le silence de l'État parce que, à ce rythme où on tue les femmes, parfois il y en a huit qui sont tuées au cours d'une semaine.

Et j'observe le silence. Le silence, j'ai envie de dire coupable et inexplicable, incompréhensible de l'État du Cameroun .

DW : Dites-nous, Maître Charlotte Tchakounté, est-ce que vous recevez des témoignages de certaines femmes victimes de violences ?

Me Charlotte Tchakounté : Il y a par exemple une dame qui m'a saisie pendant que j'étais déjà en Allemagne et elle pleure. Elle explique ce qu'elle a vécu depuis des années et à la fin, il était question pour son partenaire de l'amener chez un marabout pour faire des choses.

Elle doit se soumettre à des pratiques qu'elle ne maîtrise pas afin d'être considérée comme une femme et de pouvoir reprendre la vie sociale normale et autre.

Bon, quand elle a refusé, le monsieur l'a foutue à la porte et il a dit à elle-même et à d'autres personnes qu'il va la tuer. Et si rien n'est fait ? Et s'il vous plaît, elle a saisi la gendarmerie depuis et rien n'est fait.

Et c'est comme ça qu'il peut aller jusqu'à la tuer.Heureusement que j'ai saisi plusieurs organisations, parmi lesquelles la Commission nationale des droits de l'homme, le ministère de la Promotion de la femme et de la Famille et moi même mon équipe est sur le terrain, Donc c'est comme ça que nous allons, je crois, réussir à préserver la vie de cette femme.

DW : Des associations féministes, des responsables politiques ou des organisations de défense des droits humains réclament désormais que la lutte contre les féminicides au Cameroun soit traitée comme une priorité nationale. Est-ce aussi votre cas ?

Me Charlotte Tchakounté : Oui. Oui. Bon, mais quelle lutte, quelle lutte !  Ce n'est pas n'importe quelle lutte. Moi je suis un peu fatigué de ces bruits.

Je les appelle bruits, ces bruits qu'on fait un peu partout. Mettons-nous en rouge tel jour pour symboliser le sang de nos sœurs qui a coulé.

Mettons-nous en noir avec des points rouges. Et puis on fait des pancartes. Stop féminicide, ça a fait quoi à qui ? Est-ce que ça inquiète un seul tueur ? Non.

Est-ce que ça a changé la culture corrompue de nos officiers et autres de l'ordre de policiers, gendarmerie ? Ça n'a pas changé et certains maillons de la justice qui se nourrissent de ce genre de problème, est-ce que ça les a choqués ? Non.

Et pourquoi donc l'administration, je veux dire l'État, reste silencieuse ?

Mon problème est au niveau du silence de l'État et c'est fort de cela que je dis le féminicide, le problème, la douleur des femmes est devenu comme cet instrument qui cause du bruit dans le silence.

DW : Merci beaucoup, Maître Charlotte Tchakounté.

Me Charlotte Tchakounté : Merci également à vous.