Destination Ghana : expulsés des États-Unis vers un pays inconnu

Dans le cadre de "The Deportation Project", une enquête coordonnée par Forbidden Stories avec 26 médias internationaux, dont France 24 et RFI, sur les accords secrets passés par l'administration Trump pour expulser des ressortissants de pays tiers, la rédaction des Observateurs de France 24 a coproduit avec Forbidden Stories et le média Evident ce webdocumentaire retraçant le parcours de personnes expulsées vers le Ghana - un pays avec lequel elles n'avaient aucun lien.
Il raconte notamment l’histoire de Rabbiatu Kuyateh, une Sierra-Léonaise qui vivait depuis 30 ans aux États-Unis, où elle travaillait comme infirmière, élevait son fils et s'occupait de ses parents.
En juillet 2025, elle est arrêtée par les services de l'immigration (ICE) lors d'un contrôle de routine. Au cours de sa détention, elle obtient une "suspension d'expulsion" - une protection juridique garantissant qu'elle ne sera pas renvoyée vers son pays d'origine, où elle affirme qu'elle risque des persécutions en raison de l’engagement politique de son père dans l’opposition.
Quelques semaines plus tard, elle est mise dans un avion pour le Ghana avec 18 autres personnes originaires notamment du Sénégal, de Guinée, de Gambie et du Nigeria. Beaucoup bénéficient de la même protection juridique. Ce vol, c’est l'un des neuf qui ont conduit plus d'une centaine de personnes, pour la plupart sans antécédents judiciaires, vers ce pays depuis septembre 2025 dans le cadre de la politique "d'expulsion vers un pays tiers" de Donald Trump. C’est plus que vers tout autre pays africain.
À son arrivée, le groupe est conduit dans un hôtel d'Accra. Mais quelques jours plus tard, des agents de l'immigration ghanéenne viennent chercher Rabbiatu Kuyateh. Des images la montrent être traînée de force, à terre, hors de l’hôtel. Elle est finalement renvoyée en Sierra Leone - son pays d’origine, où elle craignait pourtant d’être persécutée.
Les autres membres du groupe sont transférés de force vers le camp militaire de Bundase, situé à 50 km d’Accra. Plusieurs décrivent des conditions de détention extrêmement dures : téléphones confisqués, nourriture insuffisante, literie très sommaire. L'une des personnes du groupe fait une tentative de suicide.
Une note diplomatique est au cœur de l’accord : rendue publique en septembre 2026, elle engageait le Ghana à ne renvoyer personne vers un pays où elle risquerait des persécutions ou la torture. Le Ghana a pourtant accueilli Rabbiatu Kuyateh avant de la renvoyer en Sierra Leone - exactement le type de transfert que la note s'était engagée à ne pas permettre.
En juin 2026, une coalition d’organisations a attaqué le Ghana devant la Cour de justice de la Cédéao au nom de vingt-sept des quelque cent personnes expulsées vers ce pays. Des expertises médicales citées dans la plainte font état de stress post-traumatique et de dépression sévère chez plusieurs personnes concernées.
Le Ghana est l'un d’au moins 13 pays africains à avoir conclu avec les États-Unis un accord sur l’accueil de ressortissants issus de pays tiers. Plus de 25 000 personnes ont été expulsées des États-Unis vers des pays tiers depuis janvier 2025, la grande majorité vers le Mexique.
Un récit de Léa Peruchon (Forbidden Stories) et Lise Kiennemann (France 24). Graphisme : Michael Sparks (Evident). Avec la contribution de Karina Chabour (France 24), Kwaku Asante et Seth Bokpe (The Fourth Estate), Sofía Alvarez Jurado (Forbidden Stories).