Rubaya et Lomera : Amnesty documente dix-huit creuseurs tués et une route de l’or vers le Rwanda

Amnesty International publie une enquête sur deux mines artisanales de l’est de la République démocratique du Congo tenues par l’AFC/M23 : la mine de coltan de Rubaya, dans le territoire de Masisi au Nord-Kivu, et la mine d’or de Lomera, dans le territoire de Kabare au Sud-Kivu. L’organisation dit avoir documenté la mort de dix-huit creuseurs, un système de détention souterraine avec rançon, du travail forcé, du recrutement forcé, et une route par laquelle le sable aurifère de Lomera traverse le lac Kivu jusqu’à un port rwandais. Vingt-six entretiens, deux mines, quatre mois Le document repose sur vingt-six entretiens menés entre janvier et avril 2026 avec des creuseurs, des propriétaires de puits, des habitants des zones minières, un professionnel de santé, des experts miniers et des acteurs de la société civile. Dix personnes travaillaient à Rubaya ou à proximité, treize à Lomera. Tous les entretiens ont été conduits à distance, pour la sécurité des témoins, en swahili, en kinyarwanda et en français. Les noms sont retirés du rapport et conservés par l’organisation, qui utilise des prénoms d’emprunt. Le rapport est publié en anglais. Les citations reproduites ci-dessous le sont donc dans leur langue de publication ; les témoignages des creuseurs sont rendus en discours indirect. Le titre du rapport est une phrase attribuée à des combattants abordant des creuseurs qui remontaient d’un puits de Lomera avec du sable aurifère, rapportée par un ancien travailleur de la mine lors d’un entretien téléphonique en février 2026 : « We didn’t come to play. If you resist, we will kill you. » Amnesty International a écrit le 11 août 2026 au porte-parole de l’AFC/M23, Lawrence Kanyuka, et à un représentant minier du mouvement. Elle a écrit au président rwandais Paul Kagame le 17 août 2026 et au Rwanda Mines, Petroleum and Gas Board le 6 août 2026. Au moment de la publication, elle n’avait reçu aucune réponse, ni du mouvement, ni des autorités rwandaises. Dix-huit creuseurs tués, dont dix battus à mort L’organisation a interrogé cinq victimes et proches de victimes, un agent de santé et un défenseur des droits humains sur la mort de dix-huit mineurs artisanaux. Dix ont été battus à mort, deux abattus à bout portant, six enlevés puis retrouvés morts. À Masisi, un agent de santé et un acteur de la société civile rapportent que sept creuseurs sont morts de leurs blessures dans un centre de santé entre janvier et mars 2026, après avoir été battus ; au moment de l’entretien, deux autres y étaient inconscients. Un cas est daté de février 2025. Un creuseur de vingt-deux ans, marié et père d’une fille d’un an, désigné dans le rapport par un prénom d’emprunt, est battu par six combattants parce qu’il n’a pas le jeton prouvant sa participation au salongo, le travail communautaire. Une rançon de cent mille francs congolais est réclamée pour sa libération. Ses proches réunissent cinquante-cinq mille francs. Il meurt sur la route de l’hôpital. Un autre cas est daté de juin 2025, dans un centre de détention situé à environ un kilomètre de Lomera. Deux mineurs originaires de Walungu, battus deux fois par jour, se rebellent et frappent une combattante. Un commandant que le témoin décrit comme rwandais donne un ordre de deux mots en kinyarwanda, « Kubita ye ». Les deux hommes sont abattus d’une balle dans la poitrine et leurs corps jetés dans une latrine. En décembre 2025, à Rubaya, un homme de vingt-huit ans qui demande à se reposer est frappé à la poitrine avec une pioche par un chef de fond et tué. Son corps est enterré dans le puits. Son frère, qui dénonce le meurtre, est emprisonné puis condamné à deux semaines de travail sans salaire au fond de la mine. Des fosses, des conteneurs, et un prix pour sortir Le rapport décrit des cellules souterraines appelées ndake, des trous d’un mètre cinquante à deux mètres de profondeur recouverts de bâches, de rondins ou de terre pour les dissimuler. Plus de vingt mineurs de Rubaya y ont été détenus et battus trois fois par jour. Près de Lomera, un témoin décrit un trou couvert d’une bâche où l’on ne voyait que le haut des têtes, avec une quarantaine de détenus et huit à neuf gardes. Amnesty International avait déjà documenté l’usage de ces ndake à Goma. Le mouvement utilise aussi des conteneurs maritimes : un conteneur rouge à Nyange, sur la route de Rubaya, et deux autres à dix ou quinze kilomètres de la mine. Un habitant de la zone dit entendre les cris des détenus. Les coups sont comptés. Un homme détenu près de Lomera dit avoir reçu quatre-vingts coups le matin et quatre-vingts le soir, en étant contraint de les compter à voix haute. Un mineur de Rubaya décrit trente coups le matin, trente l’après-midi et quarante la nuit, bras et jambes liés. Certains détenus en sont sortis avec des bras ou des doigts cassés. Les rançons relevées par l’organisation vont de trente-deux à trente-trois dollars pour une libération ; dix mille francs congolais, environ quatre dollars, étaient réclamés pour avoir le droit de manger la nourriture apportée par la famille. Le salongo devenu amende, les puits devenus centres de recrutement Le salongo, travail communautaire traditionnel, est devenu obligatoire et son absence sanctionnée. Selon un détenu interrogé, le produit du travail effectué pendant le salongo revient au mouvement, et les détenus creusent les tranchées dans lesquelles les combattants s’abritent pendant les bombardements ainsi que les fosses où sont enfermés les détenus suivants. Sept creuseurs, quatre de Lomera et trois de Rubaya, décrivent la même alternative : payer une rançon ou une amende, ou être envoyé à Rumangabo ou à Tchanzou, dans le territoire de Rutshuru, où le mouvement forme ses combattants. Un ancien mineur de Lomera dit que chaque samedi, les personnes arrêtées y étaient envoyées sans qu’on leur demande leur avis. À partir du début de 2026, selon un creuseur de Rubaya, les détenus ont commencé à être affectés au fond des puits plutôt qu’aux camps, parce que les patrons manquaient de main-d’œuvre. Les conditions de ce travail sont décrites avec précision. Un creuseur de trente ans raconte une semaine sous terre à Rubaya avec plus de cent cinquante hommes dans le même tunnel, deux mandazi et une tasse de lait par jour, deux heures de sommeil par nuit. Un autre décrit des tuyaux d’oxygène en nombre insuffisant pour les hommes présents dans le puits. Ce que les témoins disent des Rwandais dans les puits Les creuseurs interrogés décrivent des Rwandais patrons de puits, gardes de sécurité ou responsables de centres de détention, qu’ils identifient à la langue et au dialecte, à leur incapacité à parler correctement le swahili et à leur proximité avec d’autres locuteurs du kinyarwanda. Un creuseur de Rubaya déclare que les Rwandais du mouvement sont à la fois patrons et négociants, et que les patrons congolais sont devenus rares. Amnesty International écrit qu’elle n’a pas pu établir avec certitude l’identité de ces hommes ni pour qui ils travaillent, et précise que si ce sont des militaires ou des agents de l’État rwandais, le Rwanda porte une responsabilité directe d’État. L’organisation rappelle par ailleurs les constats du Groupe d’experts des Nations unies : huit mille à dix mille soldats des forces rwandaises au Sud-Kivu et six mille à huit mille au Nord-Kivu, et des éléments confirmant « the systematic presence of RDF alongside AFC/M23, its key role in the successful military operations aiming at territorial conquest and occupation and its de facto control and direction over AFC/M23 military operations ». Du port de Lomera au port à sable de Kamembe Sept sources ayant travaillé à Lomera confirment que le sable aurifère est chargé sur des barques au port de Lomera, en sacs appelés robotas de vingt-cinq à trente kilos. Des sources au Rwanda confirment que ce sable arrive par le lac et par la route à Kamembe, dans le district de Rusizi, en face de Bukavu, sur un emplacement appelé le port à sable, où l’on dépose habituellement le sable de construction. Les barques y sont accompagnées de hors-bord venus du Rwanda. Des pick-up en repartent avec des sacs de cinquante kilos vers des destinations que l’organisation n’a pas pu établir, dont une colline appelée Kacyangugu, où se trouve un poste de police. Une source à Kamembe affirme qu’aucun minerai rwandais ne passe par ce port à sable et que tout vient de RDC. Le 25 juin 2026, le Trésor américain a sanctionné quatre entités dont la raffinerie Gasabo Gold, à Kigali, en écrivant qu’elle « has acted as a key partner to Rwandan government officials and M23 rebels as they sourced and transported gold out of eastern DRC ». Selon le rapport annuel de la Banque nationale du Rwanda, la valeur des exportations d’or du pays est passée de 772,03 millions de dollars en 2022-2023 à 1,26 milliard en 2024-2025, une hausse de 63,3 %. Celle du coltan est passée de 81,63 à 110,43 millions, soit 35,2 % de plus. Sur le coltan, Amnesty International précise qu’elle n’a pas mené sa propre enquête et renvoie au Groupe d’experts de l’ONU, selon lequel le mouvement contrôle depuis le 30 avril 2024 les centres de négoce de Rubaya et de Mushaki ainsi que les routes de transport vers le Rwanda, où les minerais de Rubaya sont mélangés à la production rwandaise, ce que le Groupe qualifie de « the largest contamination of mineral supply chains in the Great Lakes region to date ». Global Witness a documenté une taxation de quatre dollars par kilogramme versée au mouvement et de trois dollars par kilogramme au gouvernement rwandais. Le président rwandais a tenu des positions successives sur ce point. Après avoir déclaré en 2024 que le Rwanda était un pays de transit pour des minerais congolais, il a affirmé en décembre 2025, dans un entretien à Al Jazeera : « It can’t be seen that [all] gold we export is coming from DR Congo. » Le rapport note qu’il a plus récemment déclaré que le Rwanda ne s’intéressait pas aux minerais congolais. Ces minerais sont au cœur des tractations économiques en cours dans la région, du corridor de Lobito aux données géologiques que Kinshasa veut garder sous contrôle de l’État . Les réserves qu’Amnesty pose sur ses propres constats L’organisation énonce quatre limites. Elle n’a pas pu confirmer l’identité ni la nationalité des Rwandais présents sur les sites. Elle n’a pas enquêté sur le transport du coltan de Rubaya. Elle n’a pas pu établir où va l’or après Kamembe. Et elle écrit que les abus rapportés ne représentent qu’une fraction de l’ensemble, parce que mener des entretiens confidentiels avec des creuseurs dans une zone tenue par un groupe armé, avec un réseau téléphonique défaillant, est difficile. Sur le plan juridique, l’organisation qualifie le conflit entre le mouvement et la RDC de conflit armé non international, et estime qu’il existe en parallèle un conflit armé international entre la RDC et le Rwanda. Elle en tire que les deux parties sont tenues au droit international humanitaire, et que les entreprises qui achètent du coltan ou de l’or au Rwanda risquent d’être complices de crimes de guerre si elles savent que les recettes contribueraient à leur commission. Ce que l’organisation demande Amnesty International demande au mouvement de mettre fin aux abus sur les sites qu’il contrôle, dont Rubaya, Lomera et Ngungu, et d’en écarter les responsables. Elle demande au Rwanda d’arrêter la sortie du coltan de Rubaya et de l’or de Lomera et de rendre comptables ses agents impliqués. Elle demande aux États-Unis de conditionner tout accord minier portant sur Rubaya à un accès complet des organismes de traçabilité et des observateurs des droits humains. Elle demande à l’Union européenne, à ses États membres et à tous les États de cesser d’acheter du coltan et de l’or venant du Rwanda, ou de raffineries de pays tiers qui s’approvisionnent au Rwanda, tant que Kigali n’apporte pas la preuve qu’il a mis fin à la réception de minerais pillés en RDC. L’enjeu matériel est connu et chiffré dans le rapport. La RDC a produit plus de la moitié du tantale mondial en 2025, et la seule mine de Rubaya en fournit environ 15 %. Le tantale entre dans les implants médicaux, les téléphones et les composants aéronautiques. C’est cette chaîne, et non une périphérie du conflit, que décrivent les vingt-six témoignages recueillis entre janvier et avril 2026, comme l’ économie de guerre déjà documentée à Masisi . The post Rubaya et Lomera : Amnesty documente dix-huit creuseurs tués et une route de l’or vers le Rwanda appeared first on BETO .