Les conflits armés alimentent le pillage des ressources naturelles et accélèrent la dégradation de l’environnement

Des forêts ravagées aux ressources naturelles transformées en sources de financement des groupes armés, les conflits ne détruisent pas seulement des vies humaines. Ils fragilisent également les écosystèmes et compromettent l’avenir des générations. En République démocratique du Congo, cette réalité prend une dimension particulièrement préoccupante, au regard des richesses naturelles du pays et de l’insécurité persistante dans sa partie orientale.
Les guerres ont leurs victimes visibles : les populations tuées, les familles déplacées, les infrastructures détruites et les communautés plongées dans la précarité. Mais derrière ce drame humain se déroule une autre tragédie, souvent moins médiatisée : celle de l’environnement. Forêts détruites, terres agricoles abandonnées, cours d’eau menacés, espèces sauvages exposées au braconnage et ressources naturelles livrées à une exploitation incontrôlée. La nature paie, elle aussi, le prix des conflits armés.
C'est pour attirer l'attention de la communauté internationale sur cette réalité que les Nations unies célèbrent, chaque 6 novembre, la Journée internationale pour la prévention de l'exploitation de l'environnement en temps de guerre et de conflit armé. Instituée par la résolution A/RES/56/4 de l'Assemblée générale des Nations unies, adoptée le 5 novembre 2001, cette journée rappelle que la protection de l'environnement ne doit pas s'interrompre lorsque les armes prennent la parole.
Et pour cause, les conséquences écologiques des guerres dépassent largement la durée des affrontements. Une forêt incendiée ou détruite peut nécessiter plusieurs décennies pour se reconstituer. Un sol contaminé peut compromettre durablement la production agricole. La pollution des eaux peut exposer des populations entières à des risques sanitaires, tandis que la destruction des habitats naturels menace la survie de nombreuses espèces.
À l'échelle mondiale, les données du Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) sont particulièrement révélatrices. Selon cette institution, au moins 40 % des conflits internes survenus au cours des 60 dernières années ont été liés à l'exploitation des ressources naturelles. Plus inquiétant encore, les conflits associés aux ressources naturelles présentent deux fois plus de risques de reprendre après leur cessation. Autrement dit, la mauvaise gestion des richesses naturelles peut non seulement alimenter les guerres, mais aussi compromettre durablement les processus de paix.
Le phénomène prend une dimension supplémentaire lorsqu'on observe les statistiques mondiales. En 2023, plus de 170 conflits armés étaient recensés dans le monde. À la fin de cette même année, près de 120 millions de personnes étaient déplacées de force, selon les données des Nations unies. Ces chiffres témoignent de l'ampleur des crises humaines, auxquelles s'ajoutent des pressions considérables sur les territoires, les terres agricoles, les forêts et les ressources en eau.
En RDC, les richesses naturelles au cœur des convoitises
En République démocratique du Congo, cette problématique revêt une importance particulière. Pays de forêts tropicales, de ressources hydriques considérables et doté d'une biodiversité exceptionnelle, la RDC dispose d'un patrimoine naturel stratégique pour l'équilibre écologique de la planète. Pourtant, dans plusieurs zones affectées par les conflits, notamment dans l'Est du pays, ces richesses sont également devenues des enjeux de convoitise et d'exploitation illicite.
Un rapport conjoint du PNUE, de la MONUSCO et du Bureau de l'Envoyé spécial du Secrétaire général des Nations unies pour la région des Grands Lacs a estimé entre 700 millions et 1,3 milliard de dollars américains par an la valeur du commerce illégal de l'or, des minerais, du bois, du charbon de bois et des produits issus de la faune sauvage dans l'Est de la RDC et les zones environnantes. Cette même étude faisait état d'au moins 25 groupes armés bénéficiant des revenus générés par ces activités.
Derrière cette économie clandestine se dessine un mécanisme préoccupant : l'exploitation illégale des ressources naturelles peut contribuer au financement de la violence, fragiliser l'autorité de l'État et accélérer la dégradation des écosystèmes. L'or, le bois, les minerais et certains produits issus de la faune sauvage deviennent ainsi des marchandises dont le commerce échappe parfois aux mécanismes de contrôle et de traçabilité.
Le Parc national des Virunga, patrimoine mondial de l'UNESCO, illustre les difficultés auxquelles sont confrontés les espaces protégés dans un contexte d'insécurité. Dans son évaluation de 2025, l'UNESCO relève les menaces liées aux conflits, aux activités illégales et aux troubles civils. L'institution indique que l'empiètement humain sur le site est passé de 12 % de sa superficie en 2021 à 14,2 % en 2024. L'insécurité limite également l'accès des équipes de conservation à certains secteurs du parc, compliquant ainsi la surveillance et la protection de sa biodiversité.
Une crise écologique qui aggrave les souffrances humaines
Réduire les conséquences environnementales des conflits à la seule disparition des espèces serait une erreur. La destruction des écosystèmes affecte directement les conditions de vie des populations. Lorsque les terres agricoles deviennent inaccessibles, lorsque les ressources en eau sont menacées ou lorsque les circuits d'approvisionnement en bois-énergie sont perturbés, ce sont les moyens de subsistance des communautés qui s'effondrent.
La situation humanitaire en RDC donne la mesure de cette vulnérabilité. Selon les données de l'UNICEF pour la fin de l'année 2025, le pays comptait environ 5,3 millions de personnes déplacées internes et 4,1 millions de personnes retournées. Ces chiffres ne mesurent pas directement les dommages écologiques, mais ils illustrent l'ampleur des bouleversements territoriaux et sociaux dans lesquels s'inscrit la crise environnementale.
À cette réalité s'ajoutent les effets des changements climatiques. Dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, les interactions entre insécurité, pauvreté, pression sur les terres et accès aux ressources naturelles constituent un défi supplémentaire. Une analyse publiée en mars 2025 par l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) souligne justement la nécessité d'intégrer les dimensions climatiques et environnementales dans les stratégies de paix et de stabilisation.
Protéger l’environnement, une exigence du droit international
Face à ces menaces, le droit international humanitaire prévoit des mécanismes de protection. Le Protocole additionnel I aux Conventions de Genève, adopté en 1977, dispose en son article 55 que l'environnement naturel doit être protégé contre les dommages étendus, durables et graves. Il interdit notamment les méthodes et moyens de guerre susceptibles de causer de tels dommages lorsqu'ils compromettent la santé ou la survie des populations.
Le Comité international de la Croix-Rouge rappelle également l'interdiction du pillage des ressources naturelles et insiste sur la nécessité de renforcer la protection de l'environnement dans la conduite des opérations militaires. En juin 2026, le CICR a publié de nouvelles orientations destinées à aider les États à traduire ces obligations en mesures concrètes, notamment à travers la formation des forces armées, la protection des zones écologiquement sensibles et l'évaluation des conséquences environnementales des opérations militaires.
Cependant, l'existence de textes juridiques ne suffit pas à garantir la protection des écosystèmes. Leur application demeure un défi majeur dans les territoires où l'autorité publique est fragilisée et où les groupes armés contrôlent ou exploitent certaines ressources.
Pour la RDC, l'urgence consiste donc à renforcer la surveillance des aires protégées, à combattre les circuits de commercialisation des ressources issues de l'exploitation illégale, à documenter les dommages environnementaux liés aux conflits et à soutenir les communautés locales ainsi que les défenseurs de la nature. La restauration des écosystèmes dégradés doit également trouver sa place dans les programmes de reconstruction et les processus de consolidation de la paix.
Au-delà des déclarations, cette journée internationale interpelle les gouvernements, les institutions internationales et les acteurs de la conservation sur une responsabilité commune : faire de la protection de l'environnement une composante incontournable de la sécurité et de la paix.
Car une guerre peut prendre fin sans que ses blessures écologiques disparaissent. Les armes peuvent se taire, mais les forêts détruites, les eaux polluées, les terres dégradées et les espèces menacées continuent de porter les traces des affrontements.
Pour la République démocratique du Congo, préserver le patrimoine naturel ne relève donc pas uniquement d'une ambition écologique. C'est défendre sa souveraineté, protéger les moyens de subsistance de ses populations et empêcher que ses richesses naturelles deviennent une source permanente de financement de la violence.
La paix véritable ne se construit pas seulement en faisant taire les armes. Elle se construit aussi en protégeant la terre, l'eau, les forêts et la biodiversité. Car lorsque la guerre détruit la nature, elle hypothèque également l'avenir des générations qui devront reconstruire le pays.